Mais il se regimbait à l'idée d'être redevable aux patriotes de sa réinstallation aux Tuileries. «Certains meneurs, me dit-il avec amertume, voulaient s'approprier l'affaire et travailler pour leur propre compte. Ils prétendent aujourd'hui m'avoir frayé le chemin de Paris; je sais à quoi m'en tenir: c'est le peuple, les soldats, les sous-lieutenans qui ont tout fait; c'est à eux, à eux seuls que je dois tout.» Je vis à quoi ces paroles avaient trait, et qu'elles mordaient sur mon parti et sur moi-même.
On sent bien qu'avec de telles dispositions, il lui fallait s'assurer d'une police autre que la mienne. Il mande Réal, qu'il venait d'établir préfet de police; et après l'avoir alléché par de belles promesses et des dons effectifs, il l'abouche avec Savary, pour aviser aux moyens de suivre à la piste et de déconcerter mes projets: mais j'étais en mesure.
Dans ces entrefaites, il apprit avec peine que Louis xviii se proposait de rester en observation sur les frontières de la Belgique. Il eut un autre chagrin. Ney, Lecourbe et d'autres généraux voulaient lui faire acheter leurs services et le rançonner; il s'en indigna. L'issue de l'échauffourée royale vint le calmer un peu. Il fut étonné du courage que déploya le duc d'Angoulême dans la Drôme, et surtout Madame royale à Bordeaux; il admira l'intrépidité de cette héroïque princesse, que n'avait pu abattre la défection d'une armée entière. Je dois ici rendre justice à Maret. Instruit que Grouchy venait de faire prisonnier le duc d'Angoulême au mépris de la capitulation de la Palud, à laquelle manquait seulement la ratification de Napoléon, obtenue alors, mais non encore expédiée, Maret cèle l'arrestation du Prince à Napoléon, transmet ses premiers ordres, et ne l'instruit de l'annullation de la convention que lorsque l'obscurité de la nuit eut rendu impossible toute transmission télégraphique.
Le lendemain, dans le conseil, il fut question d'obtenir en échange du duc d'Angoulême les diamans de la couronne, qui étaient un objet de quarante millions. Je proposai à l'empereur de donner M. de Vitrolles par-dessus le marché, si l'on consentait à les restituer. «Non, dit Napoléon avec colère, c'est un intrigant et l'agent de Talleyrand; c'est lui qui a été dépêché à l'empereur Alexandre, et qui a ouvert les portes de Paris aux alliés. Cet homme a été arrêté travaillant à Toulouse contre moi, on aurait dû le fusiller, et Lamarque n'aurait fait que son devoir.» Je lui représentai pourtant que si l'on en était venu à des exécutions militaires de part et d'autre, la France eût été bientôt couverte de sang; que la politique lui prescrivait d'autres ménagemens, et qu'en rendant à la liberté le duc d'Angoulême, on pouvait bien stipuler pour M. de Vitrolles, qui n'était que l'agent avoué des Bourbons. Il y consentit enfin, et j'entamai à l'instant une négociation à ce sujet.
Nous avions bien d'autres sollicitudes. Caulaincourt venait d'avoir, chez Mme de Souza, une entrevue avec le baron de Vincent, ministre d'Autriche, auquel on retardait à dessein la délivrance d'un passe-port. Ce ministre ne dissimula point la résolution des puissances alliées de s'opposer à ce que Napoléon conservât le trône; mais il laissa entrevoir que son fils n'inspirerait pas la même répugnance. On a vu que c'était sur cette même base que j'avais combiné le plan d'un édifice que je me crus alors plus en état d'élever.
Napoléon fit écrire à l'empereur Alexandre et au prince de Metternich par Hortense, et encore à ce dernier par sa sœur, la reine de Naples, espérant par ce moyen amortir les coups qu'il n'était point encore prêt de parer. Il chargea également Eugène et la princesse Stéphanie de Bade de ne rien négliger pour les détacher de la coalition. En même temps il fit faire des ouvertures au cabinet de Londres, par un agent que je lui indiquai. Croyant enfin captiver les suffrages du parlement et de la nation anglaise, il abolit par un décret la traite des nègres.
Cependant toutes nos communications au-dehors étaient interceptées par les ordres des cabinets. Ce qui se passait au congrès de Vienne était pour les Tuileries un objet d'attente et d'une pénible anxiété. Nous connûmes enfin, d'une manière certaine, ce que le public savait déjà: la déclaration du congrès de Vienne du 13 mars, qui mettait Napoléon hors de la loi des nations. La France fut dès-lors effrayée des malheurs que lui présageait l'avenir; elle gémit d'être exposée à subir Une nouvelle invasion pour un seul homme. Napoléon affecta de ne pas en être ému; il nous dit en plein conseil: «Cette fois ils sentiront qu'ils n'auront point affaire à la France de 1814, et que leurs succès, s'ils parvenaient à en obtenir, ne serviraient qu'à rendre là guerre plus meurtrière et plus opiniâtre, au lieu que si la victoire me favorise, je puis redevenir aussi redoutable que jamais. N'ai-je pas pour moi la Belgique, les provinces en-deçà du Rhin? Avec une proclamation et un drapeau tricolore, je les révolutionnerai en vingt-quatre heures.»
J'étais loin de me laisser endormir par de telles fanfaronnades. A peine eus-je connaissance de la déclaration, que je n'hésitai pas un moment à faire demander au roi, par un intermédiaire sûr, qu'il daignât consentir à ce que je me dévouasse, quand il en serait temps, à son service. Je n'y mettais d'autre condition que de conserver ma tranquillité et ma fortune dans ma retraite de Pont-Carré. Tout fût accepté et sanctionné par lord Wellington, qui arrivait alors à Gand du congrès de Vienne; cette espèce de convention avait déjà été arrêtée, en ce qui me concernait, entre le prince de Metternich, le prince de Talleyrand et le généralissime des alliés.
Il n'est pas hors de propos d'expliquer ici cette disposition de bienveillance que je rencontrais dans la famille Wellesley, non-seulement en la personne du marquis, mais encore en celle de lord Wellington. Elle avait son origine dans l'empressement que je mis, lors de mon second ministère, à faire cesser la captivité d'un membre de cette famille honorable détenu en France, par suite des mesures rigoureuses qu'avait ordonné Napoléon.
Le traité du 25 mars, par lequel les grandes puissances s'engageaient, de rechef, à ne point déposer les armes tant que Napoléon serait sur le trône, ne fut que la conséquence naturelle de l'acte du 13. Les ouvertures indirectes avaient échoué complètement, «Point de paix, point de trève avec cet homme, avait répondu l'empereur Alexandre à la reine Hortense: tout, excepté lui.» Flahaut, envoyé à Vienne, n'avait pu dépasser Stuttgard; et Talleyrand refusait de se rattacher à Napoléon. Toutefois, malgré la défaveur de ses premières ouvertures, il se détermine à en faire de nouvelles auprès de l'empereur d'Autriche. En même temps qu'il lui envoie le baron de Stassart, il dépêche à M. de Talleyrand, MM. de S. L*. et de Monteron, connus par leurs relations avec cet homme d'état, le dernier étant son ami le plus intime et le plus dévoué. Mais ces tentatives de second ordre ne pouvaient guères changer le cours des choses. Je devenais de plus en plus, pour Napoléon, un sujet d'ombrage, d'autant que je ne manquais aucune occasion de m'opposer à l'essor que voulait reprendre son génie despotique et aux mesures révolutionnaires qu'il promulguait. On ne me désignait déjà plus, parmi ses familiers, qu'avec l'épithète du ministre de Gand. Voici quels étaient ses nouveaux griefs: M. de Blacas, sourd à tous les avis, ayant laissé faire le 20 mars, sans y croire et sans s'en douter, oublia, dans son cabinet, par un effet du trouble et de la précipitation de son départ, une masse de papiers qui auraient compromis un grand nombre de citoyens respectables. Instruit de ce fait, je chargeai, dès le 21 mars, par un esprit de prévoyance, le notaire Lainé, colonel de la garde nationale, de s'établir dans le cabinet de M. de Blacas, de classer tous les papiers, et de détruire ceux qui auraient pu servir à inquiéter les signataires. Savary et Réal m'ayant dépisté dans cette opération, l'empereur me fit redemander ces papiers que je lui représentai en liasse. N'y trouvant que des choses insignifiantes, il ne manqua pas de me soupçonner d'en avoir soustrait ceux qu'il y cherchait.