Le 25 mars il avait exilé, par un décret, à trente lieues de Paris, les royalistes, chefs vendéens, volontaires royaux et gardes-du-corps. Opposé à cette mesure générale, je fis appeler chez moi les principaux d'entr'eux; et, après leur avoir témoigné l'intérêt que je prenais à leur position, et exposé les efforts que j'avais tentés pour prévenir leur exil, je les autorisai assez généralement à rester à Paris.

L'humeur que donnait à Napoléon les menées royalistes, et ma tendance à tout mitiger, le portèrent à promulguer son fameux décret, censé né à Lyon, quoiqu'il n'ait vu le jour qu'à Paris, par lequel il ordonnait la mise en jugement et le séquestre des biens de MM. de Talleyrand, Raguse, d'Alberg, Montesquiou, Jaucourt, Beurnonville, Lynch, Vitrolles, Alexis de Noailles, Bourienne, Bellard, Laroche-Jacquelein, et Sosthène de Larochefoucauld. Sur cette liste se trouvait, en outre, le nom d'Augereau; mais il en fut rayé à la prière de sa femme, et en considération de sa proclamation du 23 mars. Je m'exprimai vertement dans le conseil sur cette nouvelle table de proscription, pour laquelle on avait éludé toute délibération privée. Je soutins que c'était un acte de vengeance et de despotisme, une première infraction des promesses faites à la nation, et qui provoquaient les murmures publics. En effet, ils avaient déjà des échos dans l'intérieur même du palais des Tuileries.

Cependant l'Angleterre et l'Autriche allaient adopter successivement une politique ouverte, ayant pour objet d'isoler de plus en plus Napoléon. Dans son mémorandum du 25 avril, l'Angleterre déclara «qu'elle ne s'était pas engagée, par le traité du 29 mars, à rétablir Louis xviii sur le trône, et que son intention n'était point de poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la France un gouvernement quelconque.» Une déclaration semblable de la part de l'Autriche, parut le 9 mai suivant. Dans l'intervalle, je faillis me trouver compromis d'une manière grave au sujet de l'Autriche. Un agent secret du prince de Metternich m'ayant été dépêché, cet homme, par suite de quelques indiscrétions, fut deviné, et l'empereur donna ordre à Réal de le faire arrêter. On ne manqua pas de l'effrayer pour en tirer des aveux. Il déclara qu'il m'avait remis une lettre de la part du prince, et un signe de reconnaissance qui devait servir à l'agent que je lui enverrais à Bâle, à l'effet de conférer avec M. Werner, son délégué confidentiel. L'empereur me mande à l'instant même, comme s'il avait eu à m'entretenir d'affaires d'état. Sa première idée avait été de faire saisir mes papiers, mais il l'abandonna bientôt, persuadé que je n'étais pas homme à laisser des traces qui pussent me compromettre. N'ayant pas le moindre indice qu'on eût arrêté l'envoyé de M. de Metternich, je ne montrai ni embarras ni inquiétude. L'empereur, inférant de mon silence au sujet de ces relations secrètes, que je le trahissais, réunit ses affidés, et leur dit que j'étais un traître, qu'il en avait la preuve, et qu'il allait me faire fusiller. Mille réclamations s'élevèrent; on lui observa qu'il faudrait des preuves plus claires, que le jour pour en venir à un acte qui produirait, dans le public, la plus vive sensation. Carnot voyant qu'il insistait: «Vous êtes le maître, lui dit-il, de faire fusiller Fouché; mais demain, à pareille heure, vous n'aurez plus aucun pouvoir.—Comment! s'écria l'empereur.—Oui, sire, reprend Carnot; il n'est plus temps de feindre: les hommes de la révolution ne vous laissent régner qu'avec l'assurance que vous respecterez leurs libertés. Si vous faites périr militairement Fouché, qu'ils regardent comme une de leur plus forte garantie, demain, soyez-en sûr, vous n'aurez plus aucune puissance d'opinion. Si Fouché est réellement coupable, il faut en acquérir une preuve convaincante, le dénoncer ensuite à la nation et lui faire son procès en règle.» Cet avis réunit toutes les opinions; il fut résolu toutes les preuves nécessaires pour me confondre. L'empereur confia cette mission à son secrétaire Fleury[39]. Muni de tous les signes de reconnaissance, il partit aussitôt pour Bâle, et se mit de suite en communication avec M. Werner, comme s'il eut été envoyé par moi-même. On sent bien que la première question qu'il lui fit, eut pour objet de s'informer des moyens que les alliés comptaient employer pour se défaire de Napoléon. M. Werner dit qu'il n'y avait encore rien d'arrêté à ce sujet, que les alliés n'auraient voulu employer la force qu'à la dernière extrémité, qu'ils auraient désiré que j'eusse pu trouver le moyen de délivrer la France de Bonaparte sans répandre de nouveaux flots de sang. Fleury, continuant l'esprit de son rôle: «il ne reste alors, dit-il, que deux moyens, le détrôner ou l'assassiner.—L'assassiner! s'écria M. Werner avec indignation, jamais un tel moyen ne s'offrit à la pensée de M. de Metternich ni des alliés.» Fleury, malgré tous ses artifices et ses questions captieuses, ne put tirer contre moi d'autre témoignage, si ce n'est que M. de Metternich était convaincu que je détestais l'empereur, et que cette conviction lui avait fait naître l'idée d'entrer en relation avec moi. J'avais si peu caché ma pensée à M. de Metternich à cet égard, que l'année précédente (1814), à pareille époque, l'ayant revu à Paris, je lui reprochai vivement de n'avoir point fait enfermer Bonaparte dans un château fort, lui prédisant qu'il reviendrait de l'île d'Elbe ravager de nouveau l'Europe. Fleury et M. Werner se séparèrent, l'un pour se rendre à Vienne et l'autre à Paris, afin de se munir de nouvelles instructions, avec promesse de se retrouver à Bâle sous huit jours.

Mais Fleury venait à peine de se mettre en route pour Bâle, qu'un second émissaire direct m'ayant donné l'éveil et conduit à découvrir tout ce qui se passait, je mis dans mon porte-feuille la lettre du prince de Metternich; et après mon travail avec l'empereur, feignant de me recorder: «Ah! sire, dis-je du ton d'un homme qui revient d'un long oubli, à quel point les affaires m'accablent! Je suis assiégé dans mon cabinet; voilà cependant plusieurs jours que j'oublie de mettre sous vos yeux cette lettre de M. de Metternich. C'est à Votre Majesté de décider si je dois lui envoyer l'agent qu'il me demande. Quel peut être son but? Je ne doute pas que les alliés, pour éviter les calamités d'une guerre générale, ne cherchent à vous amener à une abdication en faveur de votre fils; je suis convaincu que tel est en particulier le désir de M. de Metternich; j'ose vous le répéter, sire, tel est aussi le mien; je ne vous l'ai point caché, et je suis encore d'avis qu'il vous est impossible de résister aux armes de l'Europe entière.» Je vis à l'instant, par les mouvemens de sa physionomie, qu'il était intérieurement partagé entre l'humeur que lui causait ma franchise et le contentement qu'il ressentait de l'explication de ma conduite.

Quand Fleury fut de retour, l'empereur me l'envoya pour me tout avouer, comme s'il eût voulu lui-même subjuguer ma confiance. Je me jouai légèrement de ce jeune homme, plein d'élan et de feu, qui mit une finesse grave et étudiée à m'empêcher de deviner le second rendez-vous qu'il avait à Bâle. Je le laissai partir; il y arriva très-empressé, et en fut pour les fatigues de son voyage et la chaleur de son beau zèle. Cependant Monteron et Bresson, qui venaient de Vienne, chargés pour moi de communications confidentielles de la part de M. de Metternich et de M. de Talleyrand, renouvelèrent les défiances de Napoléon à mon égard. Il les manda l'un et l'autre, les questionna longuement, et n'en put rien tirer de positif. Inquiet, il voulut les faire mettre en surveillance; mais il apprit avec beaucoup de mécontentement que Bresson venait de partir subitement pour l'Angleterre, avec une mission apparente de Davoust, pour l'achat de quarante mille fusils proposés par un armateur. Il ne manqua pas de soupçonner une connivence de Davoust avec moi, et que Bresson n'était que notre instrument.

Dans ma position, je ne devais rien négliger pour me conserver l'opinion dominante. J'avais aussi mes véhicules de popularité, par mes circulaires et mes rapports anti-royalistes. Je venais d'établir dans toute la Franco des lieutenans de police qui m'étaient dévoués; à moi seul était réservé le choix des agens secrets: je m'emparai des journaux, et je devins ainsi maître de l'esprit public. Mais j'eus bientôt sur les bras une affaire bien autrement importante, l'insurrection intempestive de la Vendée qui dérangeait tous mes calculs. Il m'importait d'avoir pour moi les royalistes, mais non pas de les laisser intervenir dans nos affaires. Ici mes vues se trouvèrent d'accord avec les intérêts de Napoléon. Il se montra très-contrarié de cette nouvelle fermentation d'un vieux levain. Je me hâtai de le tranquilliser en l'assurant que je l'aurais bientôt éteinte; qu'il me donnât seulement carte blanche, et mit à ma disposition douze mille hommes de vieilles troupes. Certain que je ne les sacrifierais pas aux Bourbons, il me laissa toute liberté d'agir. Je persuadai sans peine aux idiots du parti royaliste, dont je disposais à mon gré, que cette guerre de quelques écervelés était inopportune; que les mesures qu'elle allait suggérer, ramèneraient la terreur et causeraient le déchaînement des révolutionnaires; qu'il fallait absolument obtenir un ordre du roi pour faire poser les armes à toute cette cohue; que la grande question ne se déciderait pas dans l'intérieur, mais aux frontières. A l'instant même je fis partir trois négociateurs, Malartic, Flavigny et Laberaudière, munis d'instructions et de l'ordre de s'aboucher avec ceux des chefs que l'effervescence n'avait point entraînés dans ce parti, et qui auraient saisi volontiers un prétexte plausible d'attendre les événemens. Toute cette affaire fut bien conduite; on en fut quitte pour quelques escarmouches, et au moment décisif la Vendée se trouva tout à la fois comprimée et presque assoupie.

La levée de boucliers de Murat me causa une inquiétude d'un autre genre, et d'autant plus grave, que ni l'empereur ni moi n'avions nul moyen efficace de le seconder ou de le diriger. Malheureusement l'impulsion venait de nous, car il avait bien fallu que quelqu'un attachât le grelot. Mais cet homme, toujours hors de mesure, n'avait pas su s'arrêter à temps; récemment je lui avais écrit en vain, ainsi qu'à la reine, de se modérer et de ne pas trop presser des événemens auxquels on serait peut-être trop tôt obligé d'obéir. Quand j'appris que ses troupes étaient déjà engagées contre les troupes de l'Autriche, je me dis: Cet homme est perdu, la lutte n'est pas égale. Et en effet il s'abîma dans les flots qu'il avait soulevés. Vers la fin de mai, il débarqua en fugitif au golfe de Juan. Cette nouvelle produisit l'effet d'un funeste présage, et jeta la consternation autour de l'empereur.

De son côté, Napoléon se trouvait embarrassé dans un dédale d'affaires, plus sérieuses les unes que les autres, et au milieu desquelles tous ses esprits étaient absorbés dans la pensées de faire face aux armemens de l'Europe. Il aurait voulu transformer la France en un camp et les villes en arsenaux. Les soldats lui appartenaient; mais les citoyens restaient partagés. Ce n'était d'ailleurs qu'en tremblant qu'il mettait en œuvre les instrumens de la révolution, en autorisant le rétablissement des clubs populaires et la formation des confédérations civiques, ce qui lui faisait craindre d'avoir exhumé l'anarchie, lui qui s'était tant vanté de l'avoir détrônée. Aussi que de soins, que d'inquiétudes, que de contrainte dans toute son allure pour modérer ces associations si dangereuses à manier.

Cette affectation de popularité l'avait protégé dans l'opinion nationale jusqu'au moment de la promulgation de son acte additionnel aux constitutions de l'Empire. Napoléon les regardait comme les titres de propriété de sa couronne, et en les annullant, il aurait cru recommencer un nouveau règne. Lui qui ne pouvait dater que d'une possession de fait, il préféra se modeler d'une manière ridicule d'après Louis xviii, qui supputait les temps sur les bases de la légitimité. Au lieu d'une constitution nationale qu'il avait promise, il se contenta de modifier les lois politiques et les sénatus-consulte qui régissaient l'empire. Il rétablit la confiscation des biens, contre laquelle s'élevaient presque tous ses conseillers. Enfin il s'obstina, dans un conseil tenu à ce sujet, à ne point soumettre sa constitution à des débats publics et à la présenter comme un acte additionnel. Je combattis fortement son idée, aussi bien que Decrès, Caulaincourt, et presque tous les membres présens. Il persista, en dépit de nos efforts, à renfermer toutes ses concessions dans cette ébauche informe; Ce mot additionnel désenchanta les amis de la liberté. Ils y virent le maintien maladroitement déguisé des principales institutions créées en faveur du pouvoir absolu. Dès lors on ne vit plus dans Napoléon qu'un despote incurable; et moi je le regardai comme un fou livré pieds et poings liés à la merci de l'Europe. Réduit à ce genre de suffrages populaires dont Savary et Réal avaient l'entreprise, il fit convoquer les hommes de la plus basse classe, qui, sous le nom de fédérés, vinrent défiler sous les balcons des Tuileries, aux cris répétés de vive l'empereur! Là, il annonce lui-même à ce ramas qu'il se porterait aux frontières si les rois osaient l'attaquer. Cette scène humiliante indigna jusqu'aux soldats. Jamais cet homme, qui avait revêtu la pourpre avec tant d'éclat, ne l'avait si fort rabaissée. Il ne fut plus aux yeux des patriotes qu'un histrion soumis à la criée de la plus vile populace.

Des scènes aussi dégradantes m'affectèrent vivement; certain d'ailleurs que toutes les puissances, unanimes dans leur résolution, se disposaient à marcher contre nous, ou plutôt contre lui, je me rendis aux Tuileries le lendemain de bonne heure; et, pour la seconde fois, je représentai à Napoléon, avec des couleurs encore plus fortes, qu'il était de l'impossibilité la plus absolue que la France divisée soutînt le choc de toute l'Europe réunie; qu'il convenait qu'il s'expliquât franchement avec la nation; qu'il s'assurât des dernières intentions des souverains; et que s'ils persistaient, comme tout le donnait à penser, alors il n'y avait plus à balancer; que ses intérêts et ceux de la patrie lui faisaient une loi de se retirer aux États-Unis.