Mais à sa réponse qu'il balbutia, où il entremêla des plans de campagnes, des terreurs, des batailles, des soulèvemens de peuples, des inspirations gigantesques, des décrets de la fatalité, je vis qu'il était résolu à remettre au sort des armes les destins de la France, et que la faction militaire l'emportait malgré mes conseils.

L'assemblée du Champ-de-Mai ne fut qu'un spectacle d'une pompe vaine, où Napoléon, déguisé en citoyen, espéra séduire la multitude par le prestige d'une cerémonie publique. Les différens partis n'en furent pas plus satisfaits qu'ils l'avaient été par l'acte additionnel; les uns auraient désiré qu'il eût rétabli la république; les autres qu'en se démettant de la couronne, il eût laissé à la nation souveraine le droit de l'offrir au plus digne; et enfin, la coalition des hommes d'état dont j'étais l'âme lui reprochait de n'avoir point profité de cette solennité pour proclamer Napoléon ii, événement qui nous eût fait trouver de l'appui dans certains cabinets, et vraisemblablement nous eût préservés de la seconde invasion. On ne niera pas que dans la position critique de la France, ce dernier expédient ne fût le plus raisonnable.

Dès que nous eûmes acquis la conviction que toute tentative pour obtenir ce résultat dans l'intérieur resterait sans succès, à moins d'en venir à une déposition que le parti militaire n'eût pas laissé consommer, il fallut se résoudre à voir se rouvrir toutes les portes de la guerre. Mon impatience s'accrut alors, et je travaillai à précipiter les événemens. En vain Davoust, dans le conseil, avait répété à plusieurs reprises à Napoléon que sa présence à l'armée devenait indispensable; trop peu sûr de la capitale pour la laisser long-temps derrière lui sans défiance, il ne prit la résolution de partir que lorsque tout fut prêt à frapper un grand coup sur les frontières de la Belgique, dans l'espoir de débuter par un triomphe et de reconquérir la popularité par la victoire. Il part; il part, dis-je, laissant à Réal le soin de ses fédérés; beaucoup d'argent pour faire crier Napoléon ou la mort; et la haute-main sur la promulgation de ses bulletins militaires avec un plan de campagne arrêté pour l'offensive, et dont le secret me fut communiqué par Davoust.

Dans un moment aussi décisif, ma position devint et bien délicate, et bien difficile; je ne voulais plus de Napoléon; et s'il fût resté victorieux, il m'eût fallu subir son joug ainsi que toute la France, dont il eût prolongé les calamités. D'un autre côté, j'avais des engagemens avec Louis xviii, non pas que je fusse porté à le rétablir, mais la prudence exigeait que je me ménageasse d'avance une garantie. D'ailleurs mes agens auprès de M. de Metternich et de lord Wellington avaient promis monts et merveilles. Le généralissime s'attendait à ce que je lui livrasse au moins le plan de campagne.

Dans le premier moment....? mais la voix de ma patrie, la gloire de l'armée française qui ne fut plus à mes yeux que celle de la nation, enfin le cri de l'honneur me firent horreur de l'idée que le mot de traître pût jamais servir d'épithète au nom du duc d'Otrante, et ma résolution resta pure. Cependant quel parti devait prendre, en de telles conjonctures, un homme d'état auquel il n'est point permis de rester sans ressources? Voici celui auquel je m'arrêtai. Je savais positivement que le choc inopiné de l'armée de Napoléon aurait lieu du 16 au 18 au plus tard; Napoléon voulant même livrer bataille le 17 à l'armée anglaise, séparée des Prussiens, après avoir marché sur le ventre à ces derniers. Il était d'autant plus fondé à espérer la réussite de son plan, que Wellington, trompé par de faux rapports, croyait pouvoir retarder l'ouverture de la campagne jusqu'au premier juillet. Le succès de Napoléon reposait donc sur une surprise. Je combinai mes démarches en conséquence; je dépêchai, le jour même du départ de Napoléon, Mme. D...... munie de notes écrites en chiffres et révélant le plan de campagne. En même temps je suscitai des obstacles sur la partie de la frontière qu'elle devait, franchir, de manière à ce qu'elle ne pût arriver au quartier-général de Wellington qu'après l'événement. Voilà l'explication de l'inconcevable sécurité du généralissime, qui fit naître un étonnement universel et des conjectures si diverses.

Si Napoléon a succombé qu'il s'en prenne donc à son destin; la trahison n'eut point de part, à sa défaite; lui-même avait fait tout ce qu'il devait pour vaincre, mais il ne couronna pas dignement sa chute; si l'on me demande ce que je voulais qu'il fît, je répondrai comme le vieil Horace:....... Qu'il mourût!

C'était à condition qu'il sortirait vainqueur de la lutte, que les patriotes avaient consenti à lui prêter leur appui; il était vaincu, ils jugèrent le pacte dissous. J'appris en même temps son arrivée nocturne à l'Élysée, et qu'à Laon, après sa déroute, Maret, par son impulsion, avait ouvert l'avis de quitter l'armée et de se rendre à Paris sans perdre de temps, dans la crainte d'un revirement subit. Je fus informé aussi dans la matinée que Lucien, soutenant son courage, s'efforçait de chercher des ressources dans un parti désespéré; qu'il le poussait à s'emparer de la dictature, à ne s'environner que d'élémens militaires, et à dissoudre la Chambre.

C'est alors que je sentis la nécessité de mettre en œuvre toutes les ressources de ma position et de mon expérience. La déroute de l'empereur, sa présence dans Paris, qui soulevait l'indignation générale, me plaçaient dans la circonstance la plus favorable pour arracher de lui une abdication, à laquelle il s'était refusé quand elle aurait pu le sauver. Je mis en campagne tous mes amis, tous mes adhérens, tous mes agens avec le mot d'ordre. Moi-même, je m'abouchai, avant le conseil, avec l'élite de tous les partis. Aux membres inquiets, défians et ombrageux de la Chambre, je leur dis: «Il faut agir, faire peu de phrases et courir aux armes; il est revenu furieux, décidé à dissoudre la Chambre et à saisir la dictature. Nous ne souffrirons pas, je l'espère, ce retour à la tyrannie.» Je dis aux partisans de Napoléon: «Ne savez-vous pas que la fermentation contre l'empereur est à son comble parmi un grand nombre de députés. On veut sa déchéance, on exige son abdication. Si vous êtes résolus à le sauver, vous n'avez qu'un parti sûr, c'est de leur tenir tête avec vigueur, de leur montrer quelle puissance il lui reste encore, et qu'il ne lui faut qu'un mot pour dissoudre la Chambre.» J'entrai ainsi dans leur langage et dans leurs vues; ils se se montrèrent alors à découvert, et je pus dire aux chefs des patriotes qui se groupaient autour de moi: «Vous voyez bien que ses meilleurs amis n'en font pas mystère; le danger est pressant; dans peu d'heures les Chambres n'existeront plus; vous seriez bien coupables de négliger le seul moment de vous opposer à leur dissolution.»

Le conseil assemblé, Napoléon fit lire par Maret le bulletin de la bataille de Waterloo, et finit en nous déclarant qu'il avait besoin, pour sauver la patrie, d'être revêtu d'un grand pouvoir, d'une dictature temporaire; qu'il pourrait s'en emparer, mais qu'il croyait plus utile et plus national qu'il lui fût donné par les Chambres. Je laissai, à ceux de mes collègues, qui pensaient et agissaient comme moi, le soin de combattre cette proposition déjà décréditée et battue en ruines.

Ce fut alors que M. de La Fayette, instruit de ce qui se passait au conseil, et sûr de la majorité, fit sa motion de la permanence des Chambres, motion qui déconcerta tout le parti militaire, et, ralliant le parti patriote, lui donna une grande force morale.