Attaqué par les Chambres, Napoléon n'ose prendre aucun parti; il sonde Davoust pour opérer militairement la dissolution; Davoust s'y refuse.
Le lendemain nous manœuvrâmes tous pour arracher son abdication; il y eut une foule d'allées et de venues, de pourparlers, d'objections, de répliques, en un mot des évolutions de tout genre; il y eut du terrain pris, abandonné, repris de nouveau; enfin, après une journée chaude, Napoléon se rendit en plein conseil, persuadé qu'une plus longue résistance serait inutile; alors, se tournant vers moi, il me dit avec un rire sardonique: «Écrivez à ces messieurs de demeurer en repos, ils, seront satisfaits.» Lucien prit la plume, et rédigea, sous la dictée de Napoléon, l'acte d'abdication tel qu'il fut rendu public.
Ici, changement de scène; le pouvoir n'étant plus dans les mains de Napoléon, qui donc allait rester le maître du terrain? Je pénétrai bientôt les desseins secrets du cabinet: je découvris que le parti bonapartiste, dirigé alors par Lucien, voulait faire envisager comme conséquence de l'abdication, la proclamation immédiate de Napoléon ii, et l'établissement d'un conseil de régence. C'eût été laisser triompher le camp ennemi. En effet, cette régence, depuis si long-temps le but de tous mes calculs, et l'objet de tous mes vœux, venant à s'organiser sous une autre influence que la mienne, m'excluait du gouvernement. Je dus alors recourir à de nouvelles combinaisons et dresser des contre-batteries pour écarter, avec la même adresse, le système de régence et le rétablissement des Bourbons. J'imaginai la création d'un gouvernement provisoire établi d'après mes indications, et qu'en conséquence je dirigerais selon mes vues. Je me présentai à la Chambre pour lui persuader de se conduire avec fermeté, en consacrant les principes et les lois de la révolution.
La Chambre ayant accepte l'abdication de Napoléon sans faire aucune mention de la clause qu'elle renfermait, Lucien s'agita pour obtenir la proclamation de Napoléon ii. Il avait pour lui les fédérés, les militaires, la populace et un grand parti dans la Chambre des pairs. J'avais pour moi la majorité de la Chambre des représentans, un parti aussi dans la Chambre des pairs, la garde nationale, la plupart des généraux, et les royalistes qui me ménageaient et me circonvenaient, dans l'espoir que je dirigerais la chance en faveur des Bourbons.
Déjà Lucien avait mandé Réal à l'Elysée pour rassembler les fédérés sous les croisées de Napoléon. Ce ne fut pas sans peine qu'on obtint le consentement de l'ex-empereur; on n'y parvint qu'en lui faisant observer que mon parti voulait faire considérer son abdication comme pure et simple; que s'il ne conservait pas au moins l'ombre de la puissance, on ne pourrait assurer ni sa fuite, ni le transport de ses richesses; que d'ailleurs l'abdication en faveur de son fils amènerait peut-être l'Autriche à lui procurer un traitement plus favorable de la part des alliés. Réal entre aussitôt en campagne et ameute, aux Champs-Elysées, toute la canaille de Paris. De son côté, Lucien monte en voiture, court à la Chambre des pairs et leur dit, dans un discours préparé: L'empereur est mort, vive l'empereur! proclamons Napoléon ii! La majorité semble accéder à cette proposition. Lucien revient triomphant aux Champs-Elysées, y endoctrine les deux à trois mille bandits que Réal avait ameutés autour du palais, et leur fait promettre de se transporter à la chambre des représentans pour décider la proclamation de Napoléon ii. Il rentre dans l'Elysée et amène, sur la terrasse, son frère, dont la physionomie offrait déjà des marques d'abattement. Là, Napoléon fait quelques signes de la main, salue la bande des exaltés, qui défile devant lui aux cris de vive notre empereur et son fils, nous n'en voulons pas d'autres!
Mais ces démonstrations et ce dévouement de commande m'inquiétèrent peu. Je surveillais les moindres mouvemens, et le seul fil solide était dans mes mains. Je m'étais d'ailleurs assuré l'initiative, et, au moment même de ce brouhaha ridicule, les Chambres nommaient une commission exécutive provisoire, dont la présidence m'était dévolue.
Cependant, Réal avait donné le mot d'ordre aux fédérés pour qu'ils allassent défiler devant le palais du Corps législatif; ils s'y rendirent en tumulte, mais il n'était plus temps. Les législateurs effrayés venaient de déserter leur salle, après avoir nommé la commission. La nuit dissipa l'attroupement, qui, en traversant les rues de Paris, répandait la terreur parmi les citoyens par la décharge de leurs armes, et faisait entendre hautement des cris de mort contre quiconque ne reconnaîtrait pas Napoléon ii.
L'agitation du jour se termina par des conciliabules nocturnes, préludes d'une séance des plus animées pour le lendemain. Dès le matin j'étais entré en possession avec mes collègues, Caulaincourt, Carnot, Quinette et le général Grenier, des rênes du gouvernement. Nous procédions à notre organisation quand j'appris que le député Bérenger, à l'ouverture de la séance, venait de demander que les membres de la commission fussent responsables collectivement. Cette proposition avait évidemment pour objet de porter chacun d'eux à s'isoler de mon vote, et à me surveiller par suite de la défiance que j'excitais dans la faction bonapartiste. Comme s'il n'en avait pas dit assez, il ajouta: «Si ces hommes étaient inviolables, en supposant que l'un d'eux vînt à trahir ses devoirs, vous n'auriez aucun moyen de le faire punir.»
Je ne redoutais rien de ces attaques détournées; je l'ai déjà dit, mon parti était le plus fort.
Le conseiller Boulay de la Meurthe, l'un des adhérens les plus exaltés de Buonaparte, en vint à une philippique, où il signala et dénonça la faction d'Orléans; c'était avertir les amis des Bourbons et les bonapartistes qu'un troisième parti apparaissait à la faveur de la doctrine du gouvernement de fait, que, depuis trois mois, nous opposions au dogme de la légitimité.