Il est certain que, me trouvant embarqué avec un nouveau parti plus d'accord avec mes principes que ceux qui n'offraient d'autre perspective que le gouvernement absolu ou la contre-révolution, et pressantant l'impossibilité de conserver le trône à Napoléon ii, je me sentis plus disposé à seconder les efforts de ce nouveau parti, pour peu que les cabinets ne s'y montrassent pas trop contraires. La déclamation de Boulay avait pour principal objet de faire proclamer Napoléon ii par la Chambre. La partie était fortement liée, il fallut de l'adresse pour esquiver l'attaque. M. Manuel se chargea de ce soin délicat dans un discours qui emporta tous les suffrages, et où l'on crut reconnaître le cachet de ma politique. Il conclut en s'opposant à ce qu'aucun membre de la famille de Bonaparte fût appelé à la régence; c'était le point décisif, c'était m'abandonner le champ de bataille. L'assentiment de la Chambre fut pour la commission du gouvernement une nouvelle garantie, et me donna dans les affaires, en ma qualité de président, une prépondérance incontestée.

Installés dès le 23 juin, notre première opération fut de faire déclarer la guerre nationale, et d'envoyer cinq plénipotentiaires[40] au quartier-général des alliés, avec la mission de traiter de la paix et d'adhérer à toute espèce de gouvernement, excepté celui des Bourbons. Leurs instructions secrètes portaient de laisser placer la couronne, à défaut de Napoléon ii, sur la tête du roi de Saxe ou du duc d'Orléans, dont le parti s'était renforcé d'un grand nombre de députés et de généraux. J'avoue que je faisais ainsi une concession un peu large aux meneurs actuels, et qu'au fond je doutais très-fort qu'on parvînt au but qu'on se proposait; j'avais même d'autant plus lieu de croire que la cause des Bourbons était loin d'être désespérée, qu'un de mes agens secrets vint bientôt m'annoncer l'entrée de Louis xviii à Cambray, et m'apporter sa déclaration royale. Aussi nos plénipotentiaires furent-ils d'abord amusés par des réponses dilatoires.

Qu'on juge de ma position! Le parti de Napoléon, toujours vivace, se recrutait, pour ainsi dire, de quatre-vingt mille soldats qui venaient se rallier sous les murs de Paris, tandis que les armées confédérées s'avançaient rapidement sur la capitale, chassant devant elles tous les bataillons, tous les corps qui essayaient de leur barrer le passage. Il me fallut à la fois contenir les fédérés, m'assurer des généraux pour maîtriser l'armée, déjouer les nouveaux plans de Bonaparte, qui ne tendaient à rien moins qu'à le replacer à la tête des troupes, et refréner l'impatience des royalistes, qui auraient voulu ouvrir les portes de Paris à Louis xviii, au milieu même du déchaînement de tant de passions contraires d'où pouvaient naître encore d'horribles convulsions.

Je ne raconterai point ici une foule de petites intrigues, de détails accessoires, de contrariétés et de chicanes qui, pendant cette tourmente, m'infligèrent toutes les tribulations du pouvoir. Avant l'abdication, j'étais épié et continuellement sur le qui vive vis-à-vis les adhérens les plus chauds de Napoléon, tels que Maret, Thibaudeau, Boulay de la Meurthe, Regnault lui-même, qui m'était tantôt favorable et tantôt contraire; maintenant j'avais à me défendre des exigeances d'un autre parti; j'avais à me prémunir contre les défiances de mes propres collègues, de Carnot entr'autres, qui de républicain était devenu tellement zélé pour Napoléon, qu'il l'avait pleuré à chaudes larmes en ma présence, après avoir opiné seul, mais vainement, contre l'abdication.

On sent bien que je n'étais parvenu à museler cette tourbe de hauts fonctionnaires, de maréchaux, de généraux, qu'en leur garantissant, pour ainsi dire sur ma tête, la sûreté de leur personne et de leur fortune. C'est ainsi que j'eus, pour ainsi dire, carte-blanche pour négocier.

J'expédiai d'abord, au, quartier-général de Wellington, mon ami M. G*, homme probe, qui jouissait de toute ma confiance. Il était porteur de deux lettres cousues dans le collet de son habit, l'une pour le roi, l'autre pour le duc d'Orléans, car, jusqu'au dernier moment, et dans l'incertitude prolongée sur les intentions des alliés, il ne fallait négliger aucun des moyens de rentrer au port. Mon envoyé fut introduit de suite auprès de lord Wellington, et lui dit qu'il désirait être présenté au duc d'Orléans, «Il n'est point ici, lui répondit lu généralissime, mais vous pouvez vous adresser à votre roi» et, en effet, il prit la route de Cambray et alla au-devant du roi. Ne le voyant pas revenir, je fia partir, pour la même destination, le général de T*******, homme de cœur et de tête, à qui je donnai la commission expresse de sonder les intentions de lord Wellington, de lui faire connaître ma position particulière, combien les esprits étaient exaspérés, et les passions tellement enflammées, que je ne répondais point de préserver la France d'être mise à feu et à sang, si l'on s'opiniâtrait à vouloir rendre le trône aux Bourbons. J'offrais de traiter directement avec lui sur tout autre bâse. Cette fois la réponse du généralissime fut absolue et négative; il déclara qu'il avait ordre de ne traiter que sur l'unique base du rétablissement de Louis xviii. Quant au duc d'Orléans, ce n'eût été, selon l'expression de Wellington, qu'un usurpateur de bonne famille. Cette réponse, que je cachai soigneusement à mes collègues, rendit ma position bien autrement délicate.

D'un autre côté, nos plénipotentiaires, sortis de Laon le 26 juin, étaient arrivés le 1er juillet au quartier-général des souverains alliés, à Haguenau. Là, les souverains, ne jugeant pas convenable de leur accorder audience, nommèrent une commission pour les entendre. On ne manqua pas de leur faire la question que j'avais prévue: «De quel droit la nation prétendait expulser son roi et se choisir un autre souverain?....» Ils répondirent par un exemple tiré de l'histoire même d'Angleterre.

Avertis par cette question des dispositions des alliés, les plénipotentiaires nationaux s'attachèrent moins à obtenir Napoléon ii qu'à repousser Louis xviii. Ils insinuèrent enfin que la nation pourrait agréer le duc d'Orléans ou le roi de Saxe, s'il ne lui était pas possible de conserver le trône au fils de Marie-Louise. Après quelques pourparlers insignifians, ils furent congédiés par une note pourtant que les cours alliées ne pouvaient entrer, quant à présent, dans aucune négociation; qu'elles regardaient comme une condition essentielle que Napoléon fût hors d'état, pour l'avenir, de troubler le repos de la France et de l'Europe; et que, d'après les événemens survenus au mois de mars, les puissances devaient exiger qu'il fût remis à leur garde. Ainsi, la commission du gouvernement se voyait frustrée de l'espoir d'obtenir le duc d'Orléans ou Napoléon ii. Avant même le retour des plénipotentiaires, j'étais directement instruit des véritables intentions des puissances.

Je ne m'occupai plus, dès-lors, qu'à donner un cours aux événemens, tel qu'ils pussent aboutir au dénouement qui serait le plus favorable pour la patrie et pour moi-même. J'avais demandé un armistice, et envoyé, à cet effet, des commissaires[41] aux généraux alliés qui venaient de commencer l'investivement de la capitale. Blucher et Wellington éludèrent toute proposition à ce sujet, élevant plus que des objections contre le gouvernement de Napoléon ii, parlant de Louis xviii comme du seul souverain qui leur semblait réunir toutes les conditions qui empêcheraient l'Europe d'exiger des garanties pour sa sécurité et se plaignant vivement de la présence de Bonaparte à Paris, au mépris de son abdication. Cet homme, comme si la fatalité l'eût poussé à se précipiter de lui-même dans l'abîme, s'était d'abord obstiné, au lieu de gagner précipitamment un de nos ports, à rester au palais de l'Élysée, puis à la Malmaison, toujours dans l'espoir de ressaisir l'autorité, non plus comme empereur, mais au moins comme général. Il alla même, excité par de fanatiques amis, jusqu'à nous en adresser la demande formelle. Ce fut alors que je m'écriai en plein conseil de la commission: «Cet homme est fou sans doute, veut-il donc nous entraîner dans sa perte?» Et je dois le dire, toute la commission, Carnot lui-même, votèrent avec moi pour une résolution définitive à son égard. Il était gardé à vue, et Davoust était déterminé à le faire arrêter à la moindre tentative de sa part pour nous débaucher l'armée. Il était d'autant plus urgent de prendre un parti décisif à son égard, que la cavalerie ennemie, poussant des partis jusque dans les environs de la Malmaison, pouvait l'enlever d'un moment à l'autre, et l'on n'aurait pas manqué de m'imputer une part dans cet événement. Il nous fallut négocier son éloignement, et envoyer un officier général pour y présider. Le reste est connu. Cette courte explication des faits suffira pour répondre aux accusations de ces détracteurs aveugles et passionnés, qui, apercevant quelque similitude entre la captivité de Napoléon et de Persée, roi de Macédoine, ont attribué celle du premier à des combinaisons perfides qui, en calculant, les jours et les heures, l'aurait livré aux Anglais par des moyens détournés et habilement ménagés.

Nous espérâmes, après le départ de Napoléon, pouvoir obtenir l'armistice; il n'en fut rien. Ce fut alors que j'écrivis, à chacun des généraux en chef des armées assiégeantes, les deux lettres qui ont été rendues publiques. On put remarquer, dans ces lettres où je feignis, par la nécessité des circonstances, de plaider la cause de Napoléon ii, que je regardais la question comme irrévocablement décidée en faveur des Bourbons; mais, pour endormir la vigilance des partis, il me fallut paraître pencher tour-à-tour pour la branche cadette ou pour la branche régnante. J'espérais d'ailleurs qu'en aidant Louis xviii à se rétablir, ce prince consentirait à écarter quelques hommes dangereux et à faire à la France de nouvelles concessions, sauf, si je ne pouvais rien obtenir, à recourir plus tard à d'autres combinaisons.