J'eus alors des conférences nocturnes soit avec M. de Vitrolles, à qui je venais de procurer la liberté, soit avec plusieurs autres royalistes éminens et deux maréchaux qui inclinaient pour les Bourbons; j'envoyai à la fois des émissaires au roi, au duc de Wellington et à M. de Talleyrand. Je savais que M. de Talleyrand, après avoir quitté Vienne, s'était transporté à Francfort, puis à Wisbad, pour être plus à portée de négocier soit à Gand, soit à Paris. Très-ardent contre Napoléon, il jugea pourtant, après son entrée à Paris, devoir s'entendre avec moi, me promettant de son côté de me garantir auprès des Bourbons, dont le rétablissement, après la bataille de Waterloo, lui parut infaillible. Je pensais qu'il devait être alors auprès du roi, et je savais, à n'en pas douter, que pour rester maître dès affaires; il réclamerait l'éloignement de M. de Blacas; je manœuvrai aussi en conséquence. Mais il m'était presque impossible de ne pas exciter la défiance de mes collègues. Mes démarches étant observées, j'eus à supporter des bordées de reproches et des déclamations amères de la part de quelques meneurs révolutionnaires et bonapartistes, dont je repoussai froidement les imputations. Telle était ma position, que j'avais à entretenir des négociations avec tous les partis, et à transiger avec toutes les opinions dans mon intérêt, non moins que dans celui de l'État. Je ne me dissimulai pas que cette conduite, où il entrait nécessairement quelque chose de ténébreux, et dirigée, en quelque sorte, par des voies souterraines, soulèverait contre moi tous les soupçons et toutes les haines des partis blessés dans leurs plus chères espérances. Le moment redoutable devait être celui où le jour pénétrerait dans ce chaos d'intrigues si diverses et si opposées.
Ce qui était plus grave encore et plus dangereux, c'était l'exaltation des fédérés et la violence des énergumènes de la Chambre qui ameutaient contre moi ceux de mon parti, les soldats et la populace. J'écrivis à lord Wellington qu'il était temps de mettre fin à leurs fureurs et à leurs excès, car bientôt ils ne me laisseraient plus le maître d'agir. Mais Wellington était contrarié par son intraitable collègue Blucher; ce Prussien, si impatient et si fougueux, voulait pénétrer dans Paris, afin, disait-il, de mettre les honnêtes gens à l'abri du pillage dont les menaçait la populace; ce n'était que dans les murs de la capitale qu'il prétendait conclure un armistice. Sa lettre nous indigna; mais que faire? il fallait soutenir un siège, livrer bataille sous les murs de Paris, ou capituler. Découragés par l'abdication, les soldats paraissaient irrésolus; les généraux eux-mêmes étaient rendus timides par l'incertitude de l'avenir. Le ministre de la guerre, général en chef de l'armée, Davoust, m'écrivait qu'il avait vaincu ses préjugés et reconnaissait qu'il n'existait plus d'autre moyen de salut que de proclamer sur-le-champ Louis xviii. Je mis ma réponse à cette lettre sous les yeux de la commission. Elle pensa que je jugeais implicitement la question du rappel de Louis xviii, et que je laissais trop de latitude à Davoust. Je passai par-dessus cette mince difficulté, la détermination de ce maréchal m'ayant paru devoir être d'un si grand poids que je lui avait fait promettre un sauf-conduit, de la part du roi, par M. de Vitrolles.
Pressé de délibérer sur notre situation militaire, la commission, d'après mon avis, s'entoura des lumières, des conseils, et de la responsabilité des hommes les plus expérimentés dans l'art de la guerre. Les principaux généraux furent appelés en présence des présidens et des bureaux des deux Chambres. Ce fut par l'organe de Carnot qui, lui-même, avait visité nos positions et celles de l'ennemi, que se fit un rapport sur la situation de Paris. Carnot déclara que la rive gauche de la Seine se trouvait entièrement à découvert et offrait un vaste champ aux entreprises des généraux en chef des deux armées combinées, qui venaient d'y porter la majeure partie de leurs forces. J'avoue que j'attachai un grand intérêt national à ce que la défense de Paris ne fût pas prolongée. Nous étions dans un état désespéré: le trésor était vide, le crédit éteint, le gouvernement aux abois; enfin, par le choc et le heurtement de tant d'opinions contraires, Paris se trouvait placé sur un volcan. D'un autre côté, le territoire était chaque jour inondé de nouveaux débordemens de troupes étrangères. Si, dans de telles circonstances, la capitale venait à être enlevée de vive force, nous n'avions plus à espérer ni capitulation, ni arrangement, ni concessions. Dans une seule journée qui eût été le complement des journées de Leipsick et de Waterloo, tous les intérêts de la révolution pouvaient être engloutis dans des flots de sang français. Voilà cependant ce qu'auraient voulu les frénétiques d'un parti aux abois.
Dans une telle crise, n'était-ce pas mériter de la patrie que de replacer la France, sans effusion de sang, sous l'autorité de Louis xviii? Devions-nous d'ailleurs attendre que les armées étrangères nous livrassent pieds et poings liés à nos adversaires? Je parvins, à force d'insinuations et de promesses, à ramener des hommes jusqu'alors intraitables.
On arrêta que la question militaire serait soumise, dès la nuit suivante, à un conseil de guerre convoqué par le maréchal Davoust. Ainsi on allait décider s'il était possible de défendre Paris. Capituler, sauvait Paris, mais compromettait la cause nationale; combattre, offrait de grands et inévitables dangers pour la capitale en proie à tous les excès de la fureur populaire si nous étions vaincus. Et, en effet, à quelles chances funestes ceux qui voulaient livrer bataille, auraient-ils exposé cette immense cité et la France elle-même, dans le cas d'une défaite!
Les débats furent solennels; et, sur la réponse négative et unanime du conseil de guerre, la commission statua que Paris ne serait pas défendu et qu'on remettrait la ville aux alliés, puisqu'ils ne consentaient à suspendre les hostilités qu'à ce prix. Mais Blucher voulut aussi la reddition de l'armée; une telle condition n'était pas proposable: c'était vouloir tout mettre à feu et à sang. Je dépêchai à la hâte, aux deux, généraux ennemis, MM. Tromeling et Macirone, à qui je remis, à l'insu de la commission, une note confidentielle conçue en ces termes: «L'armée est mécontente parce qu'elle est malheureuse; rassurez-la, elle deviendra fidèle et dévouée. Les Chambres sont indociles et par la même raison. Rassurez tout le monde, et tout le monde sera pour vous. Qu'on éloigne l'armée; les Chambres y consentiront en promettant d'ajouter à la Charte les garanties spécifiées par le roi. Pour se bien entendre, il est nécessaire de s'expliquer; n'entrez donc pas dans Paris avant trois jours. Dans cet intervalle, tout le monde sera d'accord. On gagnera les Chambres; elles se croiront indépendantes et sanctionneront tout. Ce n'est point la force qu'il faut employer auprès d'elles, c'est la persuasion.»
Blucher devint aussitôt plus maniable, et on consentit à traiter de la reddition militaire de Paris, qui fut conclue à Saint-Cloud dans h journée du 3 juillet. Je m'opposai à ce qu'on donnât le nom de capitulation à ce traité; j'y fis substituer celui de convention qui me parut moins dur et plus acceptable.
La faction était encore trop exaspérée pour qu'on pût éviter le tumulte et le désordre. Il fallut opposer la garde nationale aux fédérés, qui ne furent pas contenus sans peine par la masse des citoyens paisibles. Réal, qui avait la direction des fédérés, et que je savais facile à effrayer, cédant à mes conseils, fit le malade, laissant là sa place de préfet de police. La faction y mit Courtin, le protégé de la reine Hortense, qui, montrant elle-même, pendant toute cette crise, une grande exaltation, s'efforçait en vain de soutenir les restes du parti bonapartiste expirant. Toutes ces manœuvres vinrent échouer devant le plus grand de tous les intérêts, l'intérêt public. On ne tarda pas d'imputer aux généraux et à la commission d'avoir livré Paris et trahi l'armée. Pour justifier la conduite du gouvernement, j'adressai aux Français une proclamation explicative, où j'invoquais l'union de tous les citoyens, sans laquelle nous ne pouvions toucher au terme de tous nos maux.
Après avoir capitulé avec les étrangers, il fallut capituler avec l'armée, qui, au moment de se diriger vers la Loire, se mutina pour nous arracher la solde qui lui était due; grâces à quelques millions avancés par le banquier Lafitte, on désarma les mutins et l'on satisfit les cupides. Cependant tous les émissaires et les agens du roi, entr'autres M. de Vitrolles, avec qui Davoust et moi nous avions eu des conférences, nous assuraient que le roi fermerait les yeux sur tout ce qui s'était passé, et qu'une réconciliation générale serait le gage de son retour. J'avais déjà vaincu bien des répugnances à l'aide de ces promesses, quand parurent, imprimées par ordre des Chambres, les proclamations royales datées de Cambray. Ce fut un nouvel embarras de ma position devant la Chambre des représentans qui se montrait de plus en plus hostile à l'égard des Bourbons. Bientôt nous apprîmes, par le retour de nos agens et de nos commissaires, que Blucher et Wellington déclaraient hautement que l'autorité des Chambres et des commissions émanaient d'une source illégitime, qu'en conséquence elles n'avaient rien de mieux à faire que de donner leur démission et de proclamer Louis xviii.
Alors, sur la proposition de Carnot, la commission délibéra s'il ne lui convenait pas de se rallier avec les Chambres et l'armée, derrière la Loire. Je combattis vivement cette proposition, qui aurait infailliblement rallumé la guerre étrangère et la guerre civile. Je soutins que ce moyen désespéré perdrait la France; que j'étais sûr d'ailleurs que la plupart des généraux n'y souscrirait pas, et je déclarai que je serais le dernier à quitter Paris. Ramenée par mes raisonnemens, la commission prit le parti plus prudent et plus sage d'attendre dans Paris l'issue des événemens.