La convention de Paris une fois signée, le duc de Wellington, instruit de mon désir de m'aboucher avec lui, témoigna la volonté de s'entendre avec moi sur l'exécution de la convention. La commission du gouvernement ne s'opposa pas à notre entrevue, qui eut lieu au château de Neuilly. Là, je m'expliquai avec franchise devant le généralissime des alliés. Je savais que les mots de modération et de clémence étaient propres à séduire une grande âme, et sans chercher à diminuer les torts de ceux qui avaient trahi les Bourbons, je soutins que le trône rétabli ne pouvait être consolidé que par l'entier oubli du passé. Je représentai combien était encore menaçante et redoutable l'énergie des patriotes, et je parlai des ménagemens dont il fallait user pour calmer leur effervescence; je ne dissimulai pas la faiblesse des royalistes, leur routine et leurs préjugés, et j'affirmai qu'on ne pourrait ramener la tranquillité qu'en s'opposant aux réactions, aux vengeances, et en ne laissant à aucune faction l'espoir de dominer l'État. Je réclamai l'exécution des deux déclarations authentiques de l'Angleterre et de l'Autriche, portant que leur intention n'était point de continuer la guerre dans la vue de rétablir les Bourbons ou d'imposer à la France un gouvernement quelconque. Le généralissime m'objecta que cette déclaration n'avait eu lieu que dans le but de prévenir la guerre et dans l'espoir que la France ne s'armerait point pour la cause de Napoléon, frappé alors d'anathême par le congrès; mais que, s'étant levées en sa faveur, nous avions dégagé les alliés d'une disposition purement conditionnelle. Ce sophisme ne me laissa aucun doute que nous avions été joués. Lord Wellington me déclara sans détour que les puissances s'étaient prononcées formellement en faveur de Louis xviii, et que ce souverain ferait son entrée à Paris le 8 juillet. Le général Pozzo-di-Borgo, qui était présent, me répéta la même déclaration au nom de l'empereur de Russie; il me communiqua une lettre du prince de Metternich et du comte de Nesselrode, exprimant la volonté de ne reconnaître que Louis xviii, et de n'admettre aucune proposition contraire aux droits de ce monarque. Alors j'insistai pour une amnistié générale, et réclamai des garanties. A ces conditions, je consentais à servir le roi et à donner même des gages compatibles avec ma réputation et mon honneur. Le généralissime me répondit qu'il était décidé qu'on écarterait M. de Blacas, et que je ferais partie, ainsi que M. de Talleyrand, du conseil, le roi ayant daigné consentir à me confirmer dans le ministère de la policé générale; mais il ne me dissimula point que toutes les mesures étaient prises pour que Napoléon tombât comme otage au pouvoir des alliés, et qu'on exigeait de moi que je ne fisse rien pour favoriser son évasion; qu'on exigeait aussi que l'armée se soumît au roi, et même qu'on punît pour l'exemple quelques-uns des chefs. Je me récriai, je protestai que si Bonaparte n'était pas venu, il y aurait eu également une crise. Toutes mes objections échouèrent devant une résolution bien arrêtée. Je jugeai le mal sans remède, mais susceptible de palliatifs par ma présence dans le conseil. Le duc m'annonça que le lendemain il me présenterait lui-même à S. M., ou du moins qu'il me conduirait, dans sa voiture, au château d'Arnouville. Je lui répondis que mon intention était d'adresser au roi une lettre que j'avais préparée et que je lui communiquai. Elle était conçue en ces termes:
«Sire, le retour de Votre Majesté ne laisse plus aux membres du gouvernement d'autres devoirs à accomplir que celui de se séparer. Je demande, pour l'acquit de ma conscience personnelle, à lui exposer fidèlement l'opinion et les sentimens de la France.
»Ce n'est pas Votre Majesté que l'on redoute; elle a vu pendant onze mois que la confiance dans sa modération et dans sa justice soutenait les Français au milieu des craintes que leur inspiraient les entreprises d'une partie de sa cour.
»Tout le monde sait que ce ne sont ni les lumières ni l'expérience qui manquent à Votre Majesté; elle connaît la France et son siècle, elle connaît le pouvoir de l'opinion; mais sa bonté lui a trop souvent fait écouter les prétentions de ceux qui l'ont suivie dans l'adversité.
»Dès lors, il y a eu deux peuples en France. Il était pénible sans doute à Votre Majesté d'avoir sans cesse à repousser ces prétentions par des actes de sa volonté. Combien de fois elle a dû regretter de ne pouvoir leur opposer des lois nationales.
»Si le même système se reproduit, et que, tirant tous les pouvoirs d'hérédité, Votre Majesté ne reconnaisse aucun des droits du peuple autres que ceux qui viennent des concessions du trône, la France, comme la première fois, sera incertaine dans ses devoirs; elle aura à hésiter entre son amour pour la patrie et son amour pour le prince, entre son penchant et ses lumières. Son obéissance n'aura d'autre base que sa confiance personnelle dans Votre Majesté; et si cette confiance suffit pour maintenir le respect, ce n'est pas moins ainsi que les dynasties s'affermissent et qu'on écarte tous les dangers.
»Sire, Votre Majesté a reconnu que ceux qui entraînaient le pouvoir au-delà de ses limites, sont peu propres à le soutenir quand il est ébranlé; que l'autorité se perd elle-même dans le combat continuel qui la force de rétrograder dans ses mesures; que moins on laisse de droits au peuple, plus sa juste défiance le porte à conserver ceux qu'on ne peut lui disputer; et que c'est toujours ainsi que l'amour s'affaiblit et que les révolutions se préparent.
»Nous vous en conjurons, sire, daignez cette fois ne consulter que votre propre justice et vos lumières. Croyez que le peuple français met aujourd'hui à sa liberté autant d'importance qu'à sa propre vie. Il ne se croira jamais libre, s'il n'y a pas entre les pouvoirs des droits également inviolables. N'avions-nous pas sous votre dynastie des États-généraux qui étaient indépendans du monarque?
»Sire, voue sagesse ne peut attendre les événemens pour faire des concessions; c'est alors qu'elles seraient nuisibles à votre intérêt, et peut-être même plus étendues. Aujourd'hui les concessions rapprochent les esprits, pacifient et donnent de la force à l'autorité royale; plus tard, les concessions prouveraient sa faiblesse: c'est le désordre qui les arracherait; les esprits resteraient aigris.»
Cette lettre fut adressée, le jour même, à Sa Majesté. De retour à Paris, je déclarai à la commission que la rentrée de Louis xviii était inévitable, que telle était la volonté immuable des puissances alliées, et que le jour en était même fixé au surlendemain. Je lui celai que j'étais conservé au ministère de la police générale, circonstance qui, au lieu d'être considérée comme une garantie pour les patriotes et une espèce de transition qui ferait succéder, avec une secousse moins violente, le gouvernement légitime au gouvernement de fait, n'eût paru aux énergumènes que le salaire de ma trahison, quand elle n'était, en effet, que la récompense méritée du salut de Paris. Le soir même cette nouvelle s'ébruita; ces mêmes hommes m'accablèrent, dans leurs discours, d'injures et de malédictions; les royalistes seuls m'en adressèrent des félicitations; oui, les royalistes, et parmi les écrivains distingués de ce parti, il en est qui ont avoué depuis que, de toutes parts, on avait crié que sans moi il n'y avait ni de sûreté pour le roi, ni de salut pour la France, et que tous les partis s'étaient entendus pour me porter au ministère. Le lendemain je me dirigeai vers St.-Denis, et me présentai au château d'Arnouville pour avoir ma première audience du roi. Je fus introduit dans son cabinet par le président du conseil, qui s'appuyait sur mon bras. Je suppliai le roi d'apaiser les esprits en tranquillisant chacun sur sa sûreté personnelle; je représentai que la clémence avait sans doute des inconvéniens, mais que la capitulation qu'on venait de conclure semblait devoir faire rejeter tout autre système; qu'une amnistie pleine et entière, et sans condition, me paraissait le seul moyen de donner de la stabilité à l'État et de la durée au gouvernement; que le pardon faisait ici partie de la justice; que par amnistie j'entendais, avec l'oubli des injures, la conservation des places, des biens, des honneurs et des dignités. Mon discours parut avoir fait impression sur le roi, qui me prêta une attention soutenue. Ce prince sentait combien nous avions besoin d'habileté et de repos pour rassembler les élémens que le temps et les circonstances avaient dispersés. Je crus voir qu'il comprenait la nécessité de voiler les fautes commises et de gagner la confiance par une modération et une loyauté exemplaires. Je m'efforçai de rendre public cet entretien pour laisser entrevoir le terme de nos discordes et de nos malheurs.