Je ne me bornai point à des supplications; j'osai représenter au roi que Paris était dans l'état le plus violent d'effervescence; qu'il y aurait pour sa personne du danger de se montrer aux portes de la capitale avec la cocarde blanche, et seulement accompagné des émigrés de Gand. Mon plan consistait à maintenir les Chambres, à faire prendre au roi la cocarde tricolore, et à licencier toute sa maison militaire; en un mot, j'aurais voulu, comme je l'avais toujours désiré, voir Louis xviii marcher à la tête de la révolution et la consolider.
On délibéra sur ces différens objets dans le conseil, où mes propositions ne furent rejetées qu'à la majorité d'une seule voix. Le roi, d'ailleurs, resta inébranlable; il déclara qu'il aimerait mieux retourner à Hartwell. Ainsi sa maison militaire ne fut point dissoute, et on décida que dès le lendemain on chasserait la Chambre des représentans. Cette chambre venait de consigner, dans un nouveau bill des droits, les principes fondamentaux de la constitution, qui, dans sa pensée, pouvaient seuls satisfaire le vœu public. Quoique je n'eusse pas espéré beaucoup de succès de mes démarches, parce que mon tact des affaires m'avait assez montré qu'elle était leur tendance, il me sembla que je ne devais rien négliger pour l'acquit de ma conscience.
Le soir même du 7 juillet, plusieurs bataillons prussiens forcèrent les portes des Tuileries, envahirent les cours et les avenues du palais. La commission du gouvernement n'étant plus libre, cessa ses fonctions, ce qu'elle annonça par un message. Une circonstance particulière signala cette séparation de mes collègues; Carnot, l'un des plus révoltés de ma conservation au ministère, et de se voir sous ma surveillance, pour ainsi dire, en attendant qu'on lui assignât un lieu de résidence, m'écrivit le billet suivant: Traître, où veux-tu que j'aille? je lui répondis tout aussi laconiquement: Imbécille, où tu voudras. Il faut dire que j'avais eu, dans le conseil, plus d'une altercation avec Carnot, qui ne me pardonnait pas de l'avoir appelé vieille femme.
Le jour suivant, dès huit heures du matin, les députés se présentèrent pour entrer dans la salle de leurs délibérations; mais, trouvant les portes closes, entourées de gardes et de gens d'armes, ils se retirèrent. Quelques-uns d'entre eux se rendirent chez leur président, où ils consignèrent une protestation. Le roi fit son entrée dans Paris; rien ne troubla l'ivresse portée au comble de la part des royalistes, qui accoururent au-devant du monarque, et se montrèrent fort nombreux. J'avoue que ma prévoyance fut trompée en partie, et que toutes mes appréhensions ne furent pas confirmées. Ici finit l'ère des cent-jours, et recommence le cours d'un règne interrompu dès sa première année. Mais quels auspices accompagnent ce nouvel avènement? Toutes les passions qui fermentent, toutes les vengeances qui cherchent à s'assouvir, tous les intérêts qui s'agitent et se combattent, tous les esprits qui s'exaltent avec fureur, enfin toutes les haines ulcérées qui réagissent! Dans de si déplorables conjonctures, je ne refusai pas mes efforts et mes travaux à mon pays.
La reddition de Bonaparte, la soumission successive de toutes les villes et de toutes les provinces annoncèrent bientôt que la France était pacifiée sous tous les rapports qui pouvaient intéresser les souverains; mais elle ne pouvait l'être pleinement eu égard au repos et au bonheur du roi, si tout notait pas oublié, s'il n'y avait pas une égale répression de toutes les opinions extrêmes, de quelque hauteur que pussent partir ces opinions; et enfin, si tous les partis ne jouissaient pas de la protection des lois avec la même certitude et la même sécurité.
Tels étaient les conseils de modération et de clémence que je donnais à Louis xviii, comme je les avais donnés à Napoléon, toutefois en proposant des mesures efficaces, en écartant toutes les causes qui auraient pu plonger la France dans une nouvelle révolution. Mais tout le monde, soit dans le conseil, soit hors du conseil, ne partageait pas mes idées; on voulait des exemples et des punitions. Je faisais partie, depuis quinze jours, du ministère royal, lorsque parut l'ordonnance du 24 juillet; cinquante-sept individus, divisés en deux catégories, y étaient frappés sans jugement. On demandera comment j'ai pu contre-signer un tel acte, qui atteignait des hommes dont la plupart avaient suivi la même route que moi. Qu'on sache donc que, dès le lendemain du 8 juillet, le besoin de proscrire envahit toutes les classes du parti royaliste, depuis les salons du faubourg Saint-Germain jusqu'aux anti-chambres du palais des Tuileries; et que des milliers de noms, autant ignorés que connus, furent signalés au ministère de la police pour être enveloppés dans une mesure générale de proscription. On demandait des têtes au ministre de la police, comme preuve de son affection sincère pour la cause royale. Il n'y avait plus pour moi que deux partis à prendre: celui d'être le complice des vengeances, ou de renoncer au ministère. Je ne pouvais souscrire au premier; j'étais engagé trop avant pour que je pusse renoncer au second. Je trouvai un troisième expédient: ce fut de faire réduire les listes à un petit nombre de noms pris parmi les personnages qui avaient joué un rôle plus actif dans les derniers événemens; et je dois le dire ici, je rencontrai dans le conseil, et surtout dans les sentimens éminemment français du monarque, tout ce qui pouvait adoucir ces mesures d'une rigueur outrée et diminuer le nombre des victimes.
Mais le torrent de la réaction menaçait d'entraîner toutes les digues qu'on lui opposerait. J'avais conçu le dessein d'être médiateur entre le roi et les patriotes; je m'aperçus bientôt qu'on voulait seulement se servir de moi comme de l'instrument nécessaire au rétablissement d'une autorité royale sans contre-poids et sans limites, laquelle n'aurait plus offert de garantie aux hommes de la révolution. Les deux ordonnances sur les collèges électoraux et sur les élections qui allaient donner à la France la Chambre de 1815; ne me laissèrent plus aucun doute à cet égard. On a cru que j'avais apporté une insouciance coupable à la formation des collèges électoraux, et on a dit qu'il n'était pas permis à un homme d'état tel que moi, vielli dans l'expérience et dans l'exercice des grands emplois, de commettre une telle faute politique, ni de se méprendre sur la direction que s'efforçait de donner à l'opinion la faction royaliste qui venait de ressaisir l'influence. Mes principes et ma conduite antérieure auraient dû me mettre à l'abri d'une telle imputation. Cette, accusation de légèreté imprévoyante et d'indifférence funeste dans de si gravés circonstances, il faut la reporter, sur l'aimable égoïsme et sur l'incurie nonchalante du président du conseil qui se berçait d'illusions sensuelles, et n'aimait à voir dans le fauteuil d'un ministre qu'un lit de repos.
Je me réveillai; ce fut alors que parurent mes notes, adressées aux puissances alliées et mes rapports faits au roi en plein conseil. Je les avais rédigés sur la demande des souverains, pour leur faire connaître l'état de la France. La divulgation de ces documens produisit une sensation profonde sur les esprits éclairés, mais leur contenu excita, au plus haut point, la fureur du parti ultra-royaliste[42] qui regardait son influence comme perdue, si mes révélations amenaient un changement de système. Le roi, lui-même, vit avec déplaisir la publicité donnée à des rapports d'une nature confidentielle; mais j'avais jugé ma position; trompé par M. de Vitrolles que j'avais introduit dans le cabinet du roi, délaissé parlé président du conseil que le passé n'obligeait pas de sacrifier le présent, je voyais ma chute inévitable, à moins que je ne parvinsse à faire prévaloir mes desseins.
L'avouerai-je ici? oui.... j'ai promis de ne rien dissimuler. Mes notes, mes rapports avaient pour but de remettre de l'ensemble et de l'unité dans les partis disjoints et comme dispersés de la révolution, et surtout de faire craindre à l'Europe une insurrection nationale; par là, j'espérais l'effrayer tellement des suites d'une explosion, qu'elle consentît, pour prix d'un traité de paix définitif, à nous accorder ce que je n'avais cessé de solliciter depuis le congrès de Prague, la dynastie de Napoléon, devenue l'objet de nos réclamations sécrètes, de nos vœux et de nos efforts. L'abouchement de deux puissans monarques fit évanouir des espérances fondées; c'est à l'histoire à recueillir et à rapprocher des circonstances qu'il ne m'appartient pas de produire au grand jour. Je crois résumer ma vie en déclarant que j'ai voulu vaincre pour la révolution et que la révolution a été vaincue dans moi.