Sa société était formée de tout ce que Paris avait alors de plus élégant et de plus élevé: on riait de ses fêtes, mais on y allait; et puis après tout, comme je l'ai dit plusieurs fois, la raillerie et les plaisanteries n'étaient jamais amères, jamais on n'était injurieux.
C'était l'hiver où le roi de Danemark vint en France. Tout ce que Paris renfermait de hautes positions s'empressa de donner les plus belles fêtes au roi voyageur; il était poli, gracieux, fort reconnaissant de l'accueil hospitalier de la France, et surtout fort émerveillé, je crois, du luxe de la France en le comparant à celui de la cour de Copenhague. Reçu par le Roi et toute la famille royale avec une magnificence étourdissante, qui doublait de prix par la bienveillance et la flatterie qui se mêlaient à la moindre fête, le roi scandinave se croyait pour le moins dans le palais d'Odin son aïeul; il était heureux surtout des louanges qu'on lui donnait et que son esprit traduisait encore à son avantage, comme on peut le croire, car il avait le malheur de très-peu comprendre le français, et le bonheur d'avoir une grande vanité; l'un de ses gentilshommes, qui lui racontait tout ce qui se disait dans les académies, dans les fêtes, lui exagérait encore les compliments déjà outrés qu'on lui faisait; et le Roi, la tête tournée de tant de flatteries[151], ne savait plus s'il y avait une différence entre lui et le grand Odin.
Dans le nombre des personnes qui lui donnèrent des fêtes, la duchesse de Mazarin ne doit pas être oubliée. Cependant elle n'y songeait pas: elle avait donné beaucoup de fêtes ce même hiver, et son constant malheur lui faisait redouter quelque nouveau ridicule... car elle sentait fort bien la valeur de tout ce qui lui arrivait.
Ses soupers particuliers étaient encore plus exquis que ceux des jeudis, qui étaient ses grands jours. Les autres jours de la semaine, elle n'avait chez elle que quinze ou vingt personnes qu'elle croyait ses amis, et dont la plupart l'étaient en effet.
Un soir des petits jours, elle vit arriver chez elle la maréchale de Luxembourg. La maréchale sortait peu, et quoique madame de Mazarin ne l'aimât pas parce qu'elle connaissait son mot sur elle, elle était polie et prévenante chez elle, et elle l'accueillit avec une extrême bienveillance: on annonça successivement quelques habitués de la maison, comme le marquis de Lavaupalière, madame de Serrant[152], madame de Berchini, madame de Cambis[153], le comte de Coigny[154], le comte de Guines[155], M. le chevalier de Jaucourt, qu'on appelait clair de lune, parce qu'il avait en effet un visage rond, plein et pâle, et ne portait pas de poudre... et plusieurs autres habitués de l'hôtel Mazarin. La conversation tomba bientôt sur les fêtes données au roi de Danemark.
—Que comptez-vous faire? demanda la duchesse de Luxembourg à madame de Mazarin.
—Mais, répondit-elle, rien du tout. J'ai donné trois bals, un concert, des proverbes, et ma fête...
Ici elle s'arrêta parce que le souvenir de sa fête champêtre lui apparut comme un spectre...
—Ah! oui! dit madame de Cambis, votre fête villageoise... elle a mal tourné... quelle idée vous avez eue là aussi!
—Eh! mais, dit la duchesse de Mazarin, c'est vous et madame de Luxembourg qui me l'avez conseillée!...