SALON
DE
Mme LA DUCHESSE DE MAZARIN.
Dans la galerie que j'ai entrepris de faire connaître, et où je fais passer tant de personnages, il me faut bien aussi faire comparaître les personnages ridicules qui toutefois marquaient dans cette société brillante et joyeuse, où les défauts étaient assez tolérés pour que les ridicules ne le fussent pas: car il fallait bien que le côté satirique de notre esprit s'exerçât sur un sujet, et nous n'étions pas encore assez méchants pour creuser profondément lorsqu'on voyait du mal à la surface... Nous sommes devenus moins difficiles depuis que nous ne rions plus: en sommes-nous meilleurs?...
Nous avons tous connu quelqu'un qui ressemblait à la duchesse de Mazarin; nous avons tous rencontré des femmes, et même des hommes, qui avaient de la beauté, de l'esprit, de la fortune, de la naissance, et qui, avec tous ces avantages, plaisaient moins que des gens laids, ennuyaient plus que des bêtes, avaient plus de privations que des pauvres et finissaient cette belle existence-là par être moins considérés que des gens sans naissance. Non-seulement nous en avons connu, mais nous en connaissons encore.
La duchesse de Mazarin était belle personne, mais immense, et disposant tellement de son gros individu que rien n'en était perdu pour la disgrâce. Par sa nature, elle avait habituellement le visage très-coloré[149]; dans les moments où il l'était le plus, elle mettait toujours une robe rose pâle ou bleu céleste. Sa manière de s'habiller n'était pas la partie la moins ridicule de sa personne... Son ameublement, qui était des plus magnifiques, était toujours en désaccord sur quelques points: aussi lui avait-on donné plusieurs surnoms pour la corriger de ses ridicules, si jamais on les connaissait. La maréchale de Luxembourg[150], dont le bon goût était reconnu, ne pouvait pardonner à madame de Mazarin ses continuelles gaucheries...
—Pauvre femme! disait la maréchale: elle a reçu tous les dons que les fées peuvent faire à une créature humaine; mais on a oublié de convier la méchante fée Guignon-Guignolant, qui l'a douée de tout faire de travers, même de plaire.
C'est aussi la maréchale de Luxembourg qui disait de madame de Mazarin dont on vantait l'extrême fraîcheur devant elle:
—Ah! vous trouvez qu'elle est fraîche? vous appelez cela de la fraîcheur, je le veux bien; seulement ne dites pas qu'elle est fraîche comme une rose... mais comme de la viande de boucherie...
Elle avait des diamants superbes. Un jour elle fit monter une paire de girandoles, mais d'une telle dimension que ses oreilles en étaient allongées d'un pouce... Ce fut ce soir-là que M. d'Ayen dit qu'elle ressemblait à un lustre.
Ses soupers étaient parfaits: elle avait les meilleurs cuisiniers de Paris, et les choses les plus rares y étaient admirablement employées; mais elle avait une singulière manie qui désolait M. de Lavaupalière: c'était de vouloir que les plats fussent tellement déguisés qu'on ne pût connaître ce qu'on allait manger. M. de Lavaupalière ne parlait jamais des soupers de la duchesse de Mazarin sans une sorte de colère fort amusante, parce qu'en résumé il convenait que ces soupers étaient excellents et surtout servis à merveille. Eh bien! on se moquait de ces malheureux soupers, parce que M. de Bièvre avait dit que la duchesse de Mazarin, étant trop grasse pour danser, ne donnerait plus de bal, mais des soupers masqués...
Elle avait de l'esprit avec tous ses ridicules et surtout son guignon; elle avait de l'esprit et écrivait fort bien: j'ai connu plusieurs personnes qui ont vécu dans son intimité et qui avaient d'elle des lettres charmantes. Elle passait pour méchante; mais n'y avait-il pas un peu de cette irritabilité d'humeur qui est excitée par une injustice incessante? Cela pourrait être...; cependant, de la manière dont je me représente la duchesse de Mazarin, elle ne devait pas croire qu'on se moquât d'elle.