Cette affaire du collier fut tellement publique pour le procès, que je n'en parle que dans les détails qui se sont mûris. Le Roi envoya des lettres patentes au Parlement, pour instruire l'affaire, qui respiraient le plus grand mécontentement... Cette conduite fut bien imprudente de la part du Roi!... Il y avait du scandale, sans que la malignité s'en mêlât; qu'on juge ce que cela devint entre les mains de l'esprit de révolte et de haine qui existait alors contre la Reine, lorsqu'il courait dans Paris une caricature infâme qui représentait un animal informe; au-dessous était écrit:

«Cet animal se nomme fagua; il a été trouvé dans un lac de l'Amérique Méridionale, et il est maintenant exposé à la curiosité des savants, pour déterminer de quelle espèce il est; on le croit amphibie. Quant au sexe, il est douteux, quoique le sexe féminin prévaut de beaucoup en lui, surtout pour la fécondité. Mais ce qui surprend est sa voracité: il lui faut par jour un taureau, un bélier, deux boucs et plusieurs sangliers.»

Le cardinal fut acquitté. Madame de Lamothe fut condamnée à être fouettée et marquée, et le fut en effet, et puis ensuite enfermée à la Salpêtrière[147]. Cagliostro fut banni de France; il n'en partit pas toutefois au même instant. Il y demeura encore plusieurs mois caché à Villers-Cotterets et au Raincy... Il y a encore, il y avait du moins des traces encore assez frappantes du laboratoire dans l'appartement qu'il occupait au Raincy, et qui m'a été montré par une vieille femme employée à la lingerie, et qui vivait encore retirée à Bondy... Cette femme se rappelait que la nuit on faisait souvent des courses nocturnes aux flambeaux, et qui faisaient une extrême peur aux paysans de Bondy et des environs.

Quant à ce qui concerne mademoiselle Oliva et à sa ressemblance avec la Reine, ce n'est pas pour cette portion de l'ouvrage. Je dirai seulement que le cardinal fut exilé, malgré les efforts de la Reine, qui voulait une autre punition, à son abbaye de La Chaise-Dieu... Son ressentiment fut terrible. Il prétendit toujours avoir été joué; il avait peu d'esprit, et madame de Lamothe en avait beaucoup. Elle lui avait fait accroire que la Reine lui accordait sa confiance, qu'elle lui contait ses peines, ses joies. Ainsi madame de Lamothe se faisait conduire par le cardinal lui-même au bas de l'un des escaliers dérobés qui menaient chez la Reine, et là, elle le faisait attendre une ou deux heures; puis elle descendait après avoir erré dans les corridors du château, et rapportait au cardinal une fleur—un ruban—une chose qui avait appartenu à la Reine, disait-elle, et elle l'abandonnait au cardinal, qui plaçait le gage sur son cœur, et qui faisait ainsi plus de niaiserie qu'un enfant à peine sorti de ses langes.—Lui, le cardinal, amoureux de la reine Marie-Antoinette!...

Cette affaire fut désastreuse pour la Reine: elle fut comme le dernier coup donné à cette renommée qui avait tant de rayons lumineux qui s'éteignaient autour d'elle... le Roi devait payer et se taire.

Quant au parti religieux, le cardinal lui fit un tort immense à cette époque, où les gens qui ne croyaient déjà guère ne demandaient pas mieux que de ne plus croire du tout... M. de Juigné fit une prière quotidienne pendant quarante jours, pour demander à Dieu de calmer sa colère et de retirer sa main de la nation qu'il aimait et qu'il abandonnait. J'ai connu un ecclésiastique qui était auprès de lui alors, et qui l'a vu pleurant au pied de l'autel de son oratoire, en priant pour le salut du cardinal...

—Tous les malheurs qui fondirent jadis sur Israël nous sont envoyés aujourd'hui. Oh! mon Dieu, disait le saint homme, sauvez-nous de nous-mêmes, Seigneur, sauvez-nous!...

Ce fut vers ce temps qu'eut lieu l'assemblée des notables.—Le clergé y était ainsi appelé:

L'archevêque de Paris, l'archevêque de Reims, celui de Narbonne, celui de Toulouse, celui d'Aix, celui de Bordeaux, les évêques de Blois, de Langres, de Nevers, de Rhodez et d'Alais.—

Une particularité très-peu connue, et que j'ai apprise il y a seulement quelques mois, c'est que lors de cette malheureuse affaire du collier, madame de Marsan reçut un homme qui lui apporta un pamphlet affreux contre la Reine, dans lequel étaient des lettres de Marie-Antoinette, à ce qu'il prétendait: elles étaient sans doute fausses comme les autres; mais elles étaient là, et la haine aussi. Madame de Marsan acheta le manuscrit et le brûla. L'homme s'appelait Mariani: il était Italien d'origine, mais Français;—il n'avait pas fait le pamphlet et le vendit cent louis. Madame de Marsan ne parla jamais de cette aventure; la Reine avait toujours été mal pour elle, comme pour toutes les vieilles dames de la Cour[148], et son ressentiment était aggravé par sa piété, qui était blessée chaque jour; mais cette même piété lui disait aussi de pardonner et de rendre le bien pour l'injure.