L'appartement de l'abbé Morellet donnait sur les Tuileries et recevait le soleil du midi. Cette exposition gaie et toute lumineuse contribuait à rendre le salon et la bibliothèque où l'on se réunissait plus agréables encore à habiter. La vue des beaux marronniers des Tuileries, le calme qui à cette époque entourait encore ce beau jardin, doublaient l'agrément de la bibliothèque de Morellet, l'une des plus vastes et des mieux composées des bibliothèques de Paris.

C'est là qu'au milieu d'une paix profonde, dans une sécurité parfaite d'esprit et de cœur, on entendait les sons d'une ravissante musique... Piccini, se sauvant des querelles et des combats même que lui livraient les Gluckistes, arrivait tout essoufflé quelquefois chez Morellet et disait, en se jetant dans un fauteuil et s'essuyant le front:

—Je ne veux plus faire un accord!... Je pars pour l'Italie!... et avant mon départ, je ne veux pas même entendre un son!

—Et vous êtes un homme de grand sens, lui disait Marmontel... Certainement il ne faut pas jeter à des indignes des sons ravissants faits pour le Ciel...

—Hum! disait Piccini en se levant et se promenant toujours en colère... Certainement que je ne veux plus travailler pour la France! Ils me préfèrent Gluck... N'est-ce pas qu'ils me préfèrent Gluck?...

Et cette question était faite avec une amertume qui ne peut être comparée qu'à celle d'une voix parlant d'un autre talent bien admirable comme le sien... mais qui, par cette raison, lui fait ombrage.

Marmontel connaissait Piccini, et dans ce même instant ils faisaient ensemble le bel opéra de Roland. Marmontel avait refondu le poëme de Quinault et en avait fait véritablement une belle chose. Il ne voulait pas que Piccini se fâchât, et conséquemment il entreprit de le calmer. Il fit signe au marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, et dit sans affectation:

—Piccini, sais-tu que la Reine a chanté l'autre jour le bel air de Didon?

—Lequel? demanda Piccini avec une naïveté d'auteur toute charmante.

On se mit à rire... Il rit aussi, ne sachant pas le sujet de l'hilarité générale... Pour lui tous les airs de Didon étaient beaux...