—Soyez tranquille, lui dit Suard, je vous ferai accompagner votre belle partition de Didon à la Reine elle-même, chez madame de Polignac... Je connais un moyen sûr, et je l'emploierai.
—Ah! dit Piccini avec un accent douloureusement comique... le chevalier Gluck parle allemand!...
—Eh! quelle langue voulez-vous qu'il parle? s'écria le chevalier de Chastellux... je vous le demande à vous-même...
Piccini était toujours rejeté bien loin hors de sa route avec des apostrophes comme celles du chevalier de Chastellux. Il le regarda d'abord avec une certaine expression, qui disait qu'il lui voulait répondre; mais il faisait plus aisément un accord qu'une phrase, et il se contenta de sourire en disant:
—Certo, certo, ha ragione... sempre ragione. Le fait est que la seule chose qu'il comprenait dans la phrase du chevalier de Chastellux[162], c'était le ton de la voix montée à la colère... Pour Piccini, tout était harmonie, même le langage. Ce qu'il entendait par le regret qu'il témoignait de ne pas parler allemand, c'est que, la Reine étant Allemande, Gluck avait par là un grand avantage sur lui... Le chevalier de Chastellux le savait bien; il était lui-même admirateur passionné de Piccini, et avait poussé sa prévention jusqu'à dire que Gluck n'était qu'un barbare... et cela à propos de l'Alceste et de l'Iphigénie. Certes j'apprécie Piccini, mais j'admire Gluck et ne puis ici être de l'avis du marquis de Chastellux...
Cette querelle entre les piccinistes et les gluckistes avait eu pour chefs de parti d'Alembert dans l'origine, l'abbé Morellet, Marmontel, le chevalier de Chastellux, La Harpe, pour Piccini; et l'abbé Arnaud et plusieurs autres pour Gluck... Quand on veut revoir sans partialité tous ces jugements à peu près stupides, rendus cependant par des hommes d'esprit, mais sur un objet qu'ils ne comprenaient pas, on est bien modeste en recevant quelquefois une louange qui vous est donnée par l'inattention ou la complaisance, et l'on est d'autre part bien peu affecté d'une critique qui n'a pas plus de base pour s'appuyer. C'est ainsi que La Harpe dit dans sa correspondance littéraire (1789):
«On vient de donner à l'Opéra Nephté, reine d'Égypte, d'un Alsacien nommé Hoffmann, auteur de quelques petites poésies éparses et dispersées dans quelques journaux, et d'un opéra de Phèdre où il a eu le noble courage de défigurer un chef-d'œuvre de Racine; dans Nephté, c'est Mérope qu'il lui a plu de mutiler cette fois... La musique est d'un nommé Lemoine... dure et criarde, comme celle d'un disciple de Gluck!... mais comme ce genre de musique est encore à la mode, Nephté a réussi.»
La musique de Gluck dure et criarde!... voilà donc comment M. de La Harpe raisonne quand il parle musique; il est à peu près aussi conséquent avec le bon goût en parlant peinture. J'ai une grande peur qu'à mesure que le temps dévoilera la science de M. de La Harpe, elle ne nous paraisse ce qu'elle est en effet, une humeur âcre et malveillante sur tout ce qui ne sort pas de sa plume ou bien de celle de ses disciples; et la critique en effet peu raisonnable qu'il fait d'une foule d'ouvrages dans le siècle dernier prouve que cet homme n'était que haineux et surtout envieux. Mais pourquoi l'était-il de Gluck? me dira-t-on. Pourquoi? parce que c'était un homme sur la tête duquel tombaient des couronnes, et M. de La Harpe les voulait toutes pour lui... il louait Piccini parce qu'il savait bien que Piccini aurait quelques louanges, mais jamais de couronnes... il accordait la médiocrité, et ne pardonnait pas au génie!...
Ces querelles de Gluck et de Piccini ont été d'une grande gravité en France, en ce qu'elles ont agité la société et l'ont divisée. Elles ont été chez nous comme précurseurs des querelles politiques, et grondaient encore lorsque le premier coup de tonnerre annonçant les troubles de la France retentit sur nos têtes!... Gluck, arrivé à Paris en 1774, donna son dernier opéra, Écho et Narcisse, pauvre et triste composition pour un si grand maître, en 1780, et laissa inachevé le bel ouvrage des Danaïdes, que Saliéri, son élève bien-aimé, finit après le départ de Gluck. Telle était, au reste, la rage forcenée des deux partis, que souvent on les a vus se prendre de querelle assez follement pour en venir à de graves attaques, et même aux mains. La société perdait déjà de son urbanité dans la discussion, et les disputes commençaient. Un matin, chez l'abbé Morellet, il y avait beaucoup de monde, et entre autres les plus hauts partisans des deux partis... Mais, chez lui, les piccinistes y devaient être en force. L'abbé Arnaud, qui alors rédigeait le Journal de Paris, était presque le seul déterminé gluckiste, avec Suard... Il y avait de l'orage autour des deux noms fameux, et l'abbé Arnaud le savait bien.
Marmontel s'était, pour ainsi dire, associé à Piccini en lui donnant ses poèmes. Il avait choisi un nouvel ouvrage: c'était le Roland de Quinault. Il voulut l'adapter à la musique nouvelle lui donner des airs dont il manque, et en faire un nouvel ouvrage enfin. Gluck, au moment où il apprit cela, travaillait à un Roland. Aussitôt qu'il sut que Piccini faisait de la musique sur un poème qui paraissait devoir être meilleur que le sien, il l'abandonna, et le jeta même au feu.