—Eh quoi! lui dit-on, vous abandonnez ainsi votre travail de plusieurs semaines?
—Que m'importe? dit Gluck...
—Mais si Piccini fait paraître son Roland, et qu'il tombe?...
—J'en serai désolé pour lui et pour l'art, car c'est un beau sujet.
—Et s'il réussit?
—Je le referai.—
Belle parole! et qui donne bien la mesure du talent de cet homme qui avait la conscience de son génie!... Ce mot, répété à Piccini, ne l'avait pas humilié; au contraire, il sentait de l'orgueil d'avoir pour antagoniste un homme tel que Gluck... Mais il parut un jour dans le Journal de Paris un article fait par l'abbé Arnaud qui disait que Piccini faisait l'Orlandino et que Gluck ferait l'Orlando. Piccini fut blessé par ce mot; mais celui qui surtout fut atteint, ce fut Marmontel! Il était le poète, et c'était sur lui plus particulièrement que tombait tout le mordant de la parole... Il ressentit l'injure aussi vivement qu'un homme peut la ressentir; et, de ce jour, il cessa d'aller aux matinées de l'abbé Morellet, qui ne cessa pas pour cela, lui, d'avoir toujours ses réunions musicales et littéraires, parce qu'il avait pour principe que l'amitié ne doit pas imposer l'obligation de haïr ceux que nos amis n'aiment pas. Je me croirais, en effet, plutôt obligée d'aimer ceux qu'ils aiment... Je ne parle ici que de ces légers nuages qui se lèvent dans la vie habituelle du monde et qui se dissipent d'eux-mêmes; car je crois que de vrais amis ne prouvent au contraire leur attachement qu'en s'associant à tout ce qui arrive à leurs amis, et deviennent solidaires pour eux, soit en bonheur comme en douleur. L'abbé Morellet le sentit comme moi; et lorsque Marmontel épousa sa nièce, les réunions du matin cessèrent, parce que Marmontel avait pour ennemies toutes les femmes que j'ai nommées plus haut, et qui avaient épousé la querelle de l'abbé Arnaud, auquel jamais Marmontel n'avait pardonné ce mot de l'Orlandino... Ce fut cette seule parole qui sépara des amis, brisa d'anciens et d'intimes rapports... une parole!... Cette circonstance de la vie de l'abbé Morellet m'a fort attristée lorsqu'il me la raconta. Je le voyais alors fort souvent, non-seulement chez moi, mais tous les mercredis chez une femme bien spirituelle dont il était l'ami, et dont je suis étonnée de ne pas retrouver le nom plus souvent dans ses ouvrages et dans ceux de l'époque; c'est madame de Souza (madame de Flahaut), l'auteur d'Adèle de Sénanges[163]. Je voyais souvent dans cette maison l'abbé Morellet, et j'aimais mieux causer avec lui souvent qu'avec des gens plus jeunes que lui et bien moins amusants... Il était alors bien vieux, mais son esprit était encore jeune, et surtout son âme. J'avoue que sa conversation me charmait; sa diction était si pure... Il y avait dans la conversation de M. Morellet tout le charme attaché à la grâce de l'époque qu'il rappelait comme un portrait fidèle.
À l'époque du mariage de Marmontel avec la nièce de l'abbé Morellet, les réunions cessèrent donc, ainsi que je l'ai dit.—Vous ne pouvez, me disait l'abbé Morellet, vous faire une idée fidèle de ce qu'étaient devenues nos matinées littéraires et musicales! Si l'on voulait chanter ou faire de la musique, alors madame Suard avait un air ennuyé, madame Saurin faisait comme elle. Ma sœur et ma nièce, naturellement bonnes et douces, et qui jamais n'avaient été d'humeur querelleuse, étaient devenues d'une aigreur qui les rendait méconnaissables... Quant à Marmontel, il était tellement hors de la question, à force d'y être, qu'il se tenait là immobile et silencieux. Enfin, le sujet de cette guerre civile, Piccini, ne venait plus que rarement... Aussi, dès que ma nièce fut mariée, je rompis entièrement et cessai mes réunions littéraires et musicales... mais cela me fut pénible.
J'ai aimé l'abbé Morellet depuis cette conversation: je ne puis dire à quel point je fus touchée de voir ce vieillard, entouré d'amis et d'hommes remarquables par leurs talents et leur esprit, qui lui apportaient le tribut de ces talents et de cet esprit pour embellir sa vie, renoncer entièrement à ses jouissances pour donner la paix à son intérieur. J'avoue que je trouve même cette bonté, non-seulement excessive, mais de nature à faire paraître Marmontel sous un jour presque désavantageux, comme égoïste et tellement personnel qu'il mettait en oubli non-seulement les goûts, mais encore le bonheur des autres.
L'abbé Morellet l'aimait beaucoup, parce qu'il avait fait le bonheur de sa nièce. Mais d'après ce que je sais de madame Suard, madame Marmontel était un ange dont on ne pouvait méconnaître l'âme adorable, et Marmontel avait su l'apprécier.