Avant que les réunions du matin n'eussent cessé chez l'abbé Morellet, il y avait quelquefois aussi des lectures de poésies et de prose. L'abbé Morellet, fort obligeant, et n'ayant pas perdu le souvenir du temps où il était malheureux, accueillait tous ceux qui arrivaient de sa province. Il suffisait qu'on dît à son domestique qu'on était de Lyon pour parvenir auprès de lui.
Un jour, c'était le matin d'une de ses réunions, on lui annonce un jeune homme qui veut lui remettre une lettre de la part de M. Phélippeaux. Ce M. Phélippeaux était de Lyon, et avait des relations avec la famille de l'abbé Morellet[164]. Il donne ordre d'introduire ce jeune homme dans sa bibliothèque, où il alla le rejoindre quelques moments après.
En entrant, il trouve un jeune homme de vingt ans à peu près; sa taille était d'une extrême grandeur, il avait plus de six pieds, et cette taille frêle et peu soutenue était comme un long roseau sans appui.
Il y avait toute une étude à faire en regardant ce jeune homme. C'était lui-même l'étude personnifiée, et l'étude avec ses veilles, ses jeûnes et toutes ses austérités! Il était pâle, ses yeux étaient caves, son regard fatigué, son sourire rare, presque pénible, et comme une chose contraire à sa nature... La vue de ce jeune homme, me dit Morellet, me causa une profonde émotion. Du reste, sa mise était décente, il était en noir et convenablement vêtu.
Au moment où l'abbé Morellet entra dans la bibliothèque, le jeune homme était dans une extase complète et comme abîmé dans une admiration profonde; il regardait les livres que contenaient les différents corps de bibliothèque qui entouraient la pièce où il se trouvait. Ses regards, naturellement atones et abaissés, s'étaient relevés vifs et brillants pour parcourir les rayons chargés de ces in-folios précieux qu'il dévorait en apparence.
En apercevant le maître de la maison, le jeune homme rougit légèrement, et, cherchant aussitôt dans sa poche, il voulut y prendre une lettre qu'il devait y trouver; mais le jeune homme était évidemment maladroit..., il était timide; ses efforts, loin de lui faire trouver ce qu'il cherchait, l'en éloignaient encore... Enfin, dans sa détresse, il dit à l'abbé Morellet:
—Monsieur, je vous prie de croire que je ne suis point un intrigant.... Je suis, monsieur, un protégé de M. Phélippeaux....
Et le pauvre jeune homme cherchait toujours et sans trouver... Enfin, une idée lumineuse lui fit voir qu'il avait oublié ce qu'il cherchait... et tout aussitôt mettant son chapeau sur le bureau:
—Je reviens à l'instant, monsieur... Je vois ce que c'est, la lettre sera restée avec Cha....
Il s'arrêta, regarda M. Morellet avec anxiété et comme pour lui demander la permission de passer devant lui. Ce que l'abbé voyant, il se rangea et lui laissa le passage libre. Alors le jeune homme se lança comme un long boa, en rasant la terre, et alla dans l'antichambre pour y chercher sa lettre.