Au bout d'un moment, il revint avec la lettre de M. Phélippeaux, qui recommandait, en effet, ce jeune homme à la bienveillance de M. Morellet:
«Il est un peu timide, disait M. Phélippeaux, mais il a du talent. Je vous le recommande, M. l'abbé, avec toute l'insistance d'un vieil ami de votre père.»
Le jeune homme s'appelait Narcisse Prou. Tout devait être comique dans le pauvre garçon!
Tandis que Morellet lisait la lettre de l'ami Phélippeaux, M. Narcisse continuait son examen de la bibliothèque. L'abbé le suivait du coin de l'œil tout en lisant sa lettre, et il le voyait lever les mains au ciel comme pour témoigner son admiration d'une pareille richesse... Enfin, il se tourna vers M. Morellet, et lui dit:
—Ah! monsieur, dans quel paradis vous êtes ici!...
L'abbé se mit à rire, et pour démêler ce que pouvait lui vouloir cette étrange figure, il lui demanda en quoi il pouvait lui être utile.
M. Narcisse Prou était timide; mais, comme toutes les timidités véritables, la sienne disparaissait aussitôt qu'elle était mise à l'aise... Aussi, dès que l'abbé eut souri trois ou quatre fois à M. Narcisse, celui-ci fut aussi familier avec lui que s'il l'eût connu depuis vingt ans... Il rapprocha sa chaise du bureau, s'appuya sur ses coudes, en mettant sa petite tête dans ses mains longues et maigres, et dit à Morellet:
—Voici, monsieur: j'ai fait une tragédie... Je suis Suisse, monsieur, c'est-à-dire de la partie de la Savoie qu'on appelle ainsi...
Et il fit un signe d'intelligence à l'abbé comme pour lui dire que ceux qui arrangeaient la Suisse de cette manière n'y entendaient rien; et puis il poursuivit:
—J'ai donc fait une tragédie, et je l'ai faite sur un sujet patriotique... N'est-ce pas que j'ai bien fait, monsieur?