—Aussitôt, me dit Morellet, je frémis devant un Guillaume, numéro cent cinquante! Cependant je lui fis signe qu'il avait bien fait...
—Ah! je suis bien aise d'avoir votre approbation... M. le curé me soutenait que j'avais eu tort!... Mais vous me faites bien plaisir!...
Dans le moment, Marmontel entrait dans la bibliothèque, suivi de Piccini, son satellite, et de l'abbé Delille... Morellet hésita un moment, puis il leur dit:
—Messieurs, M. Narcisse Prou, qui m'est recommandé par un ami de ma famille, et que j'ai l'honneur de vous présenter, apporte à Paris une tragédie qu'il a faite il y a quelques mois. Il demande les avis de gens de lettres éclairés; si vous pouvez disposer de quelques instants, je vous aurai une grande obligation de l'écouter.
M. de Chastellux entra dans le même moment; il venait de rencontrer le Narcisse allant chercher son manuscrit dans l'antichambre, et sa longue taille l'avait frappé.
—Avez-vous donc un télégraphe? dit-il à l'abbé.
Morellet mit un doigt sur sa bouche... Dans ce moment, M. Narcisse rentra dans la bibliothèque. On l'établit à une table, avec le verre d'eau sucrée; les femmes prirent leur ouvrage, comme toujours, lorsqu'il y avait une lecture; et M. Narcisse se mit, mais très-lentement, à dénouer le ruban qui entourait son manuscrit.
C'est qu'il avait peur; la physionomie moqueuse de M. de Chastellux, celle tout aussi railleuse de l'abbé Delille, dont le type était particulièrement celui de la moquerie... la figure toute prête à le devenir de Marmontel, qui était là, à côté de Piccini, disposé à railler le pauvre auteur s'il y trouvait matière... Ils ne s'attendaient guère tous à ce qu'ils allaient entendre!...
Tandis que d'une main tremblante le Narcisse arrangeait son manuscrit, le reste des habitués arrivait, l'abbé Arnaud, madame Pourah, madame Suard et madame Saurin... En voyant cette foule, comme il l'appelait, Narcisse se sentit défaillir...
—Je ne puis lire, dit-il à l'abbé Morellet... Je ne le puis!...