—Et voilà un véritable savant! un vrai Mécène! s'écria le Narcisse; ah! monsieur, que ne vous devrai-je pas?

Et le voilà dépliant pour la quatrième fois son manuscrit et faisant l'exposé de sa pièce... Ce que c'était que cette pièce, on ne le peut dire... Narcisse avait pris pour sujet la mort d'un jeune Florentin qui périt dans les neiges en voulant passer par Valorsine. Cet horrible événement eut lieu en 1770; mais le jeune homme ayant fait de cela une tragédie, c'était la bouffonnerie la plus complète, sur un sujet des plus tristes.

Mais Narcisse ne le voulut pas voir ainsi, et lorsque les rires étouffés éclatèrent bruyamment, il se leva, roula des yeux égarés par la fureur sur le cercle qui l'entourait, et rassemblant d'une main convulsive Chamouny et le mont Blanc, il dit à l'abbé Morellet:

—Je vous remercie, monsieur, de la bonne réception que vous m'avez faite... et surtout de l'accueil que le roi des glaciers a reçu chez vous...; quant à moi, je...

Il était si fort en colère qu'il ne put continuer, ou peut-être bien ne savait-il que dire, et saisissant son manuscrit, il s'élança hors de la chambre avant que l'abbé Morellet pût se lever pour le retenir, et sans écouter M. de Chastellux qui lui criait que le roi des glaciers était Velouti[166].

En me racontant cette histoire, l'abbé Morellet avait encore cette expression maligne et voltairienne qui dominait sur toute autre lorsqu'il racontait une histoire plaisante. Il ressemblait au reste fort à Voltaire, non-seulement pour ses opinions philosophiques et pyrrhoniennes, mais aussi par la forme du visage, et par ce sourire caustique et plus que malin qui révélait chez tous deux une absence complète de cour et d'affection.

Mais l'âme la plus déshéritée renferme toujours en elle une partie vulnérable par laquelle le malheur sait l'atteindre. L'abbé Morellet, avec son incrédulité, son scepticisme, fut contraint de reconnaître une vérité éternelle: c'est que la prière est notre seul refuge quand le malheur nous frappe. Il reçut la punition la plus terrible que Dieu puisse envoyer à l'homme!... l'isolement!... Cependant, il avait toujours été bon, et les lois de la société n'avaient pas été blessées par lui... Voilà comment les philosophes du XIXe siècle entendaient leur philosophie... Quant au reste de la morale et surtout de la religion, ils n'en parlaient pas, et tout devait aller ainsi. Hélas! il vint un moment où cet ami, ce père que nous avons dans les cieux, fut le seul qui demeura fidèle au malheureux!... et l'abbé Morellet fut contraint de reconnaître que là seulement était la véritable espérance.

Je fus frappée du changement subit de sa physionomie, un soir que je causais avec lui chez madame de Souza. On jouait, et comme je ne touche jamais une carte, je cherche toujours de préférence une causerie amusante; l'abbé Morellet et M. Suard, ainsi que M. de Vaisnes, étaient les hommes les plus agréables que l'on pût trouver alors... Quelquefois l'on faisait de la musique chez madame de Souza, lorsque Charles de Flahaut, son fils, était chez elle, et disposé à faire entendre sa voix, qui était vraiment ravissante avec le parti qu'il en tirait au moyen d'une excellente méthode. Mais ces bonnes fortunes-là étaient rares; et le plus souvent, les mercredis au soir, chez madame de Souza, on jouait et on causait. Lorsque je serai à l'article qui la concerne je montrerai comment elle était la plus charmante maîtresse de maison de cette époque; comment elle donnait une âme à une conversation, qu'elle savait rendre intime lorsque souvent son cercle était composé de gens qui se voyaient pour la seconde fois. Madame de Montesson avait encore cet art. Un des talents, pour rendre son salon agréable, qu'avait encore madame de Souza, était d'y laisser, en apparence, une entière liberté, mais de n'y permettre aucune licence. On y causait donc en petit comité et l'on se mettait quatre ou cinq personnes ensemble pour raconter des histoires et en entendre, et lorsqu'on était deux on n'en présumait rien, surtout lorsqu'on avait vingt ans comme moi et quatre-vingts comme l'abbé Morellet. N'allez pas croire pour cela que nous vivions dans l'âge d'or. Non pas, vraiment; on glosait tout comme aujourd'hui, on médisait comme aujourd'hui, car enfin on péchait comme aujourd'hui; seulement on y mettait plus de pudeur, et le monde, qui, après tout, est plus juste qu'on ne le dit, vous savait gré de ne le pas braver avec autant d'impudence que cela se fait maintenant[167]; et quand on parlait d'une femme pour raconter une aventure, c'était au moins à demi-voix.

Mais pour en revenir à l'abbé Morellet, je dirai qu'il me fit une impression très-profonde un soir, chez madame de Souza: il me parlait de l'agrément d'un intérieur de famille et du charme qu'on trouve à former une société choisie dans laquelle on admet des artistes et des gens de lettres... du temps qu'il avait mis à former cette société, et de l'influence qu'elle avait dans le monde littéraire; il me racontait ce qu'il avait vu de ces hommes de la Révolution, tels que Condorcet, Sièyes, Talleyrand, et beaucoup d'autres plus influents encore, comme Mirabeau, et des hommes qui, ainsi que ceux que je viens de nommer, avaient causé bien du mal en répandant leur doctrine perverse... Je le regardai plus attentivement que je ne le voulais probablement, car il me dit en me fixant à son tour, avec des yeux qui cherchaient ma pensée:

—Vous m'accusez dans votre opinion, n'est-ce pas?