—Je suis trop jeune pour avoir une opinion; mais... j'avoue que je croyais que, ami de d'Alembert, de Diderot et de toute la secte philosophique, vous aviez contribué pour le moins autant qu'eux à promulguer ces lois qui ont formé le code révolutionnaire qui nous a fait tant de mal.
L'abbé Morellet sourit tristement en m'écoutant:
—On vous a trompée, me dit-il, et je tiens à vous le prouver. Je veux causer avec vous devant votre oncle, l'abbé de Comnène; c'est un homme instruit et un homme de bien... je veux qu'il m'écoute... quant à vous qui êtes jeune et encore toute primitive, laissez-moi vous montrer que mes erreurs, car j'en ai eu de grandes et j'en ai commis dont le résultat me fait aujourd'hui la réputation d'un esprit corrupteur, laissez-moi vous montrer combien j'ai été puni par le Ciel de ces mêmes erreurs: hélas! la punition fut plus grande que la faute!...
Il était agité, et son visage osseux prit une pâleur effrayante.
—Laissez ce sujet ce soir, mon cher abbé, lui dis-je... vous me raconterez ce que vous voulez me dire un autre jour...
—Non, non; il est de bonne heure... appelez madame de Souza, elle ne joue pas à présent (ce qui était rare), pour qu'elle vienne me prêter secours si j'oubliais quelque chose.
Madame de Souza venait alors de publier Charles et Marie, charmant petit volume qui n'est pas assez remarqué parmi ses autres ouvrages... Lorsqu'elle fut assise entre nous, l'abbé Morellet commença son histoire si intéressante des jours révolutionnaires; il me dit comment, après avoir été l'homme le plus heureux par la fortune, et doublement heureux puisqu'il ne devait la sienne qu'à lui-même, par le bonheur intérieur que lui donnait une famille adorée et nombreuse[168], comment après avoir épuisé tous les genres de félicité comme homme, comme littérateur et comme l'un des chefs d'une secte qui avait la noble pensée de régénérer l'humanité, comment, après ce bonheur infini, il avait été frappé du malheur comme de la foudre à l'âge de soixante-dix ans!...
—Et comment encore ai-je senti le malheur?... sous toutes les formes!... et la dernière enfin, la plus terrible est venue m'annoncer toutes les souffrances au milieu des cris de la France agonisante!... J'étais SEUL!... c'était l'isolement... et l'isolement d'un vieillard!... un isolement entier!...
Ce souvenir était toujours odieux pour lui... Je l'ai vu depuis bien souvent, et toujours cette même pâleur se répandait sur ses traits.
—J'avoue que je ne comprenais pas bien comment l'abbé Morellet se trouvait isolé comme il me le disait, et entièrement isolé! C'était cependant encore plus complet qu'il ne le pouvait rendre par ce mot d'isolement; et lorsqu'il me donna les détails suivants, il me fit frémir aussi.