Il avait une maison très-vaste dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré dans laquelle logeaient M. et madame d'Houdetot... mais ils étaient à la campagne ainsi que tous leurs domestiques. L'abbé Morellet n'en avait aucun, pas même de femme pour le service intérieur de sa chambre... Un homme de peine venait le matin pour frotter son appartement, cirer ses souliers, et puis cet homme s'en allait jusqu'au lendemain, et laissait l'abbé entièrement seul, occupé à écrire... livré à une humeur sombre qui produisait les plus étranges résultats... À ce souvenir, je l'ai vu quelquefois prêt à retomber dans l'égarement où il a été pendant toute l'année 1794... Madame de Souza, qui connaissait l'amertume des souvenirs de cette époque, le regardait en suppliante, pour qu'il ne poursuivît pas!...

—Non, non, dit-il, je dois raconter quelles étaient mes occupations. Hélas! ce n'étaient plus les chants suaves de Piccini!... ce n'était plus la lyre poétique de l'abbé Delille, qui charmaient mes oreilles; c'était un glas de mort qui tintait toujours autour de moi... J'étais seul, et il me semblait voir mille fantômes vêtus de linceuls autour de moi... J'étais FOU enfin! et je le sentais, ce qui était horrible... Eh bien! j'écrivais cependant!... et savez-vous sur quoi?... quel était le sujet de mes travaux?...

Il tremblait...

J'ai fait un livre dans lequel je proposais au gouvernement de la terreur d'utiliser les exécutions et de manger la chair de leurs victimes!... La disette couvrait la France!... C'était bien alors le moment où le cheval pâle de l'Apocalypse parcourait notre triste patrie et que la prostituée buvait le sang des saints[169]!...

Il était haletant... Madame de Souza le força de s'arrêter et de prendre un verre d'eau sucrée avec de la fleur d'orange...

—Je proposais dans mon ouvrage, poursuivit-il, d'établir une boucherie nationale... On aurait été contraint de s'y pourvoir et d'y aller trois fois la semaine sous peine d'être pendu soi-même au charnier populaire... Je voulais aussi que, dans ces repas spartiates que nous étions obligés de prendre au milieu de la rue, il y eût toujours un plat de cette affreuse chair!... Les monstres n'ont-ils pas fait boire du sang à mademoiselle de Sombreuil pour lui faire payer la vie de son père!...

Et se levant, il marcha dans la chambre avec une sorte d'égarement. Quant à moi, je ne lui demandais plus de se taire... il m'intéressait au plus haut degré...

—Cet ouvrage, me dit-il en se rasseyant, s'appelait le Préjugé vaincu!... ou Nouveau moyen de subsistance pour la nation, proposé au Comité de salut public, en messidor de l'an II[170] de la République française, une et indivisible.

—J'ai voulu le faire imprimer deux fois depuis le 9 thermidor... Suard, homme de bon goût et de bon esprit s'il en fut jamais, m'en détourna, en me disant que je serais universellement blâmé... La seconde fois, ce fut une amie dont l'esprit juste et fin ne donne que de bons avis.

Et il prit la main de madame de Souza, qu'il baisa avec une tendresse respectueuse.