—Mais, dit madame de Souza, je n'avais à cela aucun mérite; je lui ai dit ce que je pensais, et toutes les femmes auraient dit de même... J'ai été tellement frappée de dégoût à la première parole que l'abbé me dit de cet ouvrage, que je ne pus retenir l'expression, un peu franche peut-être, qui m'est échappée. Mais toutes les femmes penseraient comme moi, et soyez certain, l'abbé, que si vous aviez publié votre livre, pas un œil de femme ne se serait reposé sur une de ses pages.

L'abbé Morellet sourit ici avec une malignité diabolique.—Peut-être! dit-il... peut-être!... À la vérité, quelques années d'intervalle font beaucoup... Mais croyez bien que ces mêmes femmes dont les journaux vantaient à l'envi l'héroïsme et la grandeur d'âme, et qui, après le 9 thermidor, devenues des solliciteuses effrontées, mettaient en oubli toute pudeur comme elles avaient repoussé le danger, montrant par-là que la légèreté avait eu plus de part à leur héroïsme que l'élévation de leur âme[171], ces mêmes femmes auraient lu mon livre, ma bien chère amie, je vous le proteste.

—Quel mal vous me faites! lui dis-je.... Eh quoi! ces femmes pour lesquelles je voudrais un Plutarque... ces femmes sont ainsi jugées par vous!

—Ne l'écoutez pas, dit madame de Souza, avec un ton plus sévère que sa voix harmonieuse ne le lui permettait ordinairement. Je lui ai dit mille fois qu'il ne pense pas ce qu'il dit... C'est un fanfaron de méchanceté!... Monsieur l'abbé, racontez plutôt à madame Junot comment vous faisiez la cabriole sur votre lit... ce sera la petite pièce de votre horrible drame.

C'était donc ainsi qu'il passait sa vie, entièrement seul et écrivant de pareilles choses. Quelquefois il sortait pour prendre l'air, pour respirer, pour voir le ciel... mais toujours il se rencontrait avec une scène plus ou moins tragique... il en était venu au point de ne plus oser sortir!

Un jour, me dit-il, je souffrais beaucoup des suites d'une migraine qui m'avait tenu couché pendant trois jours... n'ayant pour me servir que mon homme de peine, dont j'entendais avec plaisir les pas retentir le matin sur le carreau des vastes corridors de cette maison inhabitée où le moindre son se répercutait... Je sortis vers le soir, au moment où le soleil se couchait sur Paris dans toute la pompe d'une belle journée de juillet, et je dirigeai mes pas vers les Champs-Élysées... Comme j'approchais de la barrière de l'Étoile, j'entendis des cris affreux et de ces vociférations de cannibales qui annonçaient quelque grande joie; les femmes surtout étaient en foule sur le bord du chemin, et regardaient vers Neuilly... Je vins machinalement me placer à côté d'elles, et, regardant au loin dans le nuage de poussière que le soleil couchant traversait de ses rayons, je ne distinguai d'abord que plusieurs voitures et des charrettes... bientôt elles furent devant moi... et je vis!... Dieu puissant! comment ai-je pu résister à ce spectacle affreux!... je vis défiler devant moi onze chariots découverts, remplis de femmes, d'enfants, d'hommes, de vieillards... Enfin c'étaient tous les nobles bannis de Paris par le décret du 17 germinal (avril), et réfugiés à Neuilly et à Fontainebleau!... Les malheureux avaient été parqués pour ainsi dire; mais la houlette pastorale de Fouquier-Tinville avait été dirigée sur eux, et le troupeau avait été ramené à Paris pour être égorgé et servi au peuple-roi!... Plusieurs hommes avaient les mains liées!—Ils ont eu l'audace de se défendre! s'écriaient les furies qui m'entouraient.—Au moment où le triste cortége défila devant moi, je levai les yeux, et mes regards rencontrèrent ceux de plusieurs amis!... Dieu bon! Dieu puissant! et vous ne tonniez pas sur les monstres!!!...

Madame de Souza et moi, nous baissions les yeux... Sans doute l'abbé Morellet n'avait pas prêché la révolution; mais ses excès n'étaient-ils pas le fruit de ces doctrines subversives de tout ordre?... Il le sentit probablement; car, cessant tout-à-coup de parler sur ce ton, il reprit sa narration, et nous dépeignit le local de cette maison qui lui appartenait rue du Faubourg-Saint-Honoré, et qu'il occupait alors seul. Il y avait un très-beau jardin, dans lequel il se promenait, et qu'il cultivait pour faire de l'exercice. La maison était immense, et la description qu'il faisait de son isolement, du silence effrayant qui régnait dans ces chambres solitaires une fois que la nuit avait jeté son ombre sur les quartiers même les plus populeux... cette mystérieuse retraite habitée par un seul homme... les bruits les plus simples devenant des alarmes... tout cela était décrit admirablement par l'abbé Morellet, et même, je le crois, avec une recherche de romancier, alors que le danger avait fui.

La peur le dominait à un tel point, me disait-il, que sa raison s'égara. Il devint somnambule!... Il se levait la nuit, courait dans sa chambre, croyait saisir un homme qui venait l'arrêter, le terrassait, l'assommait de coups donnés par son poignet, qui, malgré sa vieillesse, était plus à redouter que celui d'un jeune homme[172]... et puis il revenait à lui aux bruits de ses hurlements, de ses cris!... et il se trouvait seul, luttant avec lui-même sur le carreau, et souvent blessé par sa propre main!...

Enfin ces attaques de somnambulisme l'inquiétèrent au point de mettre une corde ou une sangle, ou quoi que ce fût, pour le retenir, s'il avait la volonté de s'élancer de son lit pour aller lutter avec un être imaginaire; ce moyen lui réussit en effet, et au bout de six mois ses accès se calmèrent.

Il n'avait pas été arrêté, parce que sa section était une des bonnes de Paris, et qu'il y était bien noté.—Mais qui pouvait alors répondre deux jours de son repos et même de sa vie!