Le moment, au reste, l'exigeait impérieusement. On était à cette époque où, après les notables, l'Assemblée Constituante se formait dans l'avenir, et cette association du tiers, que M. Necker espérait enfin faire adopter, causait déjà un mouvement général fort actif. Les amis de M. Necker lui étaient demeurés fidèles... mais cette fidélité subsisterait-elle toujours?... il y avait une grande épreuve à soutenir... Le moment était critique, car le délire de la liberté américaine existait encore dans toute sa force, et cette liberté se voyait dans tout ce qui offrait un point d'opposition avec la Cour. M. Necker en était presque haï dans cet instant, et cette défaveur suffisait pour lui donner une faveur que peut-être, sans cela, il n'aurait pas eue en France, où tout ce qui fait réussir manquait à M. Necker, la grâce, la légèreté d'esprit, de cet esprit spécial à notre pays, qu'on ne comprend que lorsqu'on est né en France. Mademoiselle Necker aimait la discussion et la rendait animée, ce qui déplaisait à sa mère, surtout dans le moment où les affaires politiques demandaient un grand calme et beaucoup de circonspection. Madame Necker avait deux jours spécialement affectés pour recevoir... le lundi et le vendredi; le lundi était plus intime... La santé déplorable de madame Necker lui rendait, en général, ces jours-là fatigants, mais elle y était à côté de son mari... Elle le voyait, l'entendait, et pour elle, ce charme du cœur se répandait sur tout ce qui l'entourait. Pouvant difficilement s'asseoir, elle allait d'un groupe à l'autre, écoutait et revenait près de la cheminée, où bientôt elle était entourée à son tour, et M. Necker le premier était attentif à tout ce qu'elle disait, et recueillait avec une religieuse et scrupuleuse attention les anecdotes qu'elle racontait avec une grâce charmante. Il est faux qu'elle fût guindée dans sa conversation... Son maintien était raide, et puis cette malheureuse attitude, cette difficulté de s'asseoir était un des plus grands obstacles au charme du laisser-aller, qui était surtout alors ce qui dominait dans une société intime et de la haute classe; mais madame Necker suppléait autant que possible à ce laisser-aller, par une finesse d'idée qui plaisait. Celle offerte par elle vous plaisait aussi par la manière dont elle la présentait... il semblait qu'elle était, depuis longtemps, au bord de votre pensée... Enfin, on se trouvait peut-être mieux avec elle qu'avec sa fille, malgré le brillant génie et la faconde toute sublime de madame de Staël... Elle inspirait tout d'abord une grande méfiance de soi-même... Ce sentiment est pénible...

Ce même soir où l'on avait lu le portrait de la duchesse de Lauzun, les groupes étaient plus nombreux qu'à l'ordinaire dans le salon de madame Necker. Dans l'une des parties les plus éloignées de la cheminée, on voyait madame de Staël, entourée de l'abbé Raynal, Marmontel, Grimm, la duchesse de Grammont, Cerutti et quelques amis de l'éloquence forte et passionnée de la jeune femme. Elle racontait en ce moment l'événement du portrait de Charles Ier, posé dans le cabinet du Roi par M. le comte d'Artois le jour où M. Necker proposa la réunion entière... Madame de Staël, sans réfléchir combien cette anecdote pouvait être pénible aux oreilles de son père qu'elle adorait, et pour qui elle professait un culte fanatique, racontait l'aventure avec une chaleur d'expression qui doublait encore lorsqu'on songeait qu'elle indiquait ainsi jusqu'où pouvait aller l'aveuglement de la famille royale, puisque le frère du roi voyait sa mort dans ce qui pouvait peut-être le sauver, si cette mesure eût été dirigée au lieu d'être arrachée au pouvoir par la force!...

—Mon père indiquait le seul moyen de salut[56], prononça hautement la jeune ambassadrice... Eh bien! que croyez-vous que fit M. le comte d'Artois?... poursuivit-elle en s'adressant à l'abbé Raynal... Lorsqu'il vit que la leçon n'était pas comprise par le Roi... il enleva le tableau et y substitua le même jour une gravure anglaise, représentant non pas la figure de Charles Ier... mais son supplice[57]...

L'ABBÉ RAYNAL.

Et que dit le Roi, cette fois, à la vue de la gravure?...

MADAME DE STAËL.

Rien. La leçon demeura sans fruit comme la première. Mais ne trouvez-vous pas admirable qu'à de l'ignorance on joigne une hardiesse aussi grande?

Un Valet de chambre, annonçant.

Madame la marquise de Sillery...

En entendant ce nom, il y eut d'abord un silence général, et puis comme un murmure produit par beaucoup de chuchotements; madame de Genlis n'en eut pas du tout l'air embarrassée; madame Necker fit beaucoup de pas au-devant d'elle, et la prenant par la main elle la fit asseoir le plus commodément possible, l'entoura de soins, et lui montra sans affectation une bienveillance marquée.