Quoique je sois entêtée, madame, permettez-moi de vous dire que je suis fâchée de me trouver d'un autre avis que le vôtre: c'est un regret qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver quand on vous apprécie comme je le fais... Permettez-moi d'ajouter que je suis effectivement de l'ordre de la Persévérance, et que je le prouverai par celle que je mettrai toujours à vous être agréable.

Tout cela fut dit si gracieusement, que madame Necker fut vaincue, et son adieu fut même amical. Madame de Genlis, contente d'avoir ramené à elle la personne qu'il lui importait le plus de mettre de son parti, s'en fut, non pas comme une femme, même de bon ton, s'en irait aujourd'hui, en courant et saluant, soit de la tête comme un sous-officier prussien, soit en traînant ou avançant une jambe et donnant une main[65] qu'on lui secoue avec force, mais en marchant doucement, soit pour s'échapper sans être vue, afin d'éviter de faire événement, et pour cela on saisissait le moment où il entrait une nouvelle visite, soit pour bien développer l'élégance de sa taille, qui alors avait tous ses avantages, en prenant congé de la maîtresse de la maison, lorsqu'on ne pouvait l'éviter. Cette politesse, que nous regardons aujourd'hui comme ridicule, était plus nécessaire au bonheur de la vie habituelle qu'on ne le croirait peut-être; elle entretenait des relations douces et amicales entre des personnes qui, quelquefois, étaient disposées à s'éloigner l'une de l'autre. À cette époque il était encore facile de maintenir cette façon d'être: des traditions toutes récentes, des souvenirs de ce siècle qui nous avait fait proclamer le peuple le plus poli du monde entier, aidaient à conserver cette urbanité de manières, cette sûreté de commerce, cet échange réciproque d'attentions, de sacrifices même, sans lesquels une société n'a plus ni lois, ni frein, ni rien de ce qui donne de la force à ce code qui nous régit. À l'époque que je cite, il y avait d'ailleurs dans le monde de ces personnes qui survivent au siècle où elles ont vécu, et qui transportent dans l'autre les traditions et les coutumes du précédent; ce qu'elles avaient vu, elles le racontaient à la jeune génération, qui voulait à son tour avoir à raconter que le temps où elle vivait était le plus poli et le plus remarquable comme exquises manières. J'ai connu chez ma mère de vieux amis de la maison, qui me tenaient sur leurs genoux et me racontaient qu'ils avaient vu Louis XIV dans leur enfance. Ma mère avait elle-même été nourrie dans ces traditions, et je me souviens que ces vieux amis dont, entre autres, était M. le comte de Périgord[66], étaient bien intéressants à écouter, surtout ce dernier, qui avait une grâce et une politesse parfaites, et qui, du reste, était ordinaire d'esprit, mais ne le paraissait pas, tant sa conversation avait de douceur et de charme. Son suffrage était d'un grand poids[67]; c'était presque un succès pour ceux qui entraient dans le monde. Aussi un jeune homme se faisait présenter chez lui comme une jeune femme se faisait toujours présenter dans ce temps-là, soit chez madame la maréchale de Luxembourg, soit chez madame de Coaslin, soit chez madame de Brissac, ou chez madame la duchesse de Brancas, dont l'extrême bon goût était le régulateur de celui d'une grande partie de la société: on voulait plaire à cette société, et pour cela il fallait être aimable pour sa patronne. On faisait des frais; ils nous étaient rendus, et de là cet échange mutuel de prévenances et de marques d'intérêt. Le premier véritable ébranlement de cet édifice sacré de la société fut donné en 1787 à celle de Paris par la Révolution commençante. On se moqua de TOUT, de son père, de sa mère, même de Dieu.... pouvait-on ne pas se moquer de soi-même? Cela devait arriver et arriva en effet...; on fut encore bon, loyal et vertueux; on eut des façons polies, mais parce qu'il fallait cacher une laide nature. Jamais on ne parle davantage du bien que lorsqu'on est près du mal.

Je n'entends pas toutefois, par ce que je viens de dire, que la société de cette époque ne fût formée que d'êtres tellement excellents, que nous menions une vie de l'âge d'or. Tout au contraire, il y avait comme aujourd'hui des envieux et des envieuses, des intrigantes et des intrigants, et tout ce même arsenal des méchancetés du cœur; mais il y avait cette bonne éducation qui faisait éviter les gaucheries dans les méchancetés, et qui les dépouillait de ces épines, de cette enveloppe grossière qui est ajoutée dans notre temps aux mêmes perfidies, aux mêmes vices, et rend le fiel plus amer lorsqu'on arrive au fond du calice des unes, en augmentant la laideur des autres. On est grossier aujourd'hui sans être meilleur, voilà tout le changement. On a de l'impudence pour confesser une trahison; on lève la tête pour la proclamer, et l'on appelle cette impudente effronterie de la franchise. Ajoutez à cette prétention que jamais le mensonge ne fut plus à l'ordre du jour parmi ce qu'on appelle encore le monde... On est vain du mal qu'on produit, on est comme stipendié du démon pour déranger la vie de la plus simple route... C'est une étude bien curieuse à faire que celle de cette société qui s'en va s'écroulant, s'abîmant sous ses propres ruines, et chantant Hosanna pour remercier Dieu de sa régénération! Ce serait peut-être intéressant pour ceux qui assistent à la représentation, s'ils étaient dégagés de tout intérêt; mais ce n'est pas possible... L'âme, le cœur, le mobile de tout ici-bas, l'intérêt, une cause quelconque enfin, nous attache à ce monde dans lequel nous vivons, et nous fait frémir le cœur lorsque nous voyons les insensés qui conduisent la voiture dans laquelle nous roulons aller toujours à côté du précipice... Ils y tomberont tous en répétant qu'ils connaissent la route.

—Vous ne connaissez que le vieux chemin, s'écrient-ils, on en a fait un beaucoup plus beau!

—Sans doute, mais nous avons sur vous l'avantage de connaître l'ancien et le nouveau, nous qui sommes de l'ancien temps!

Retournons chez madame Necker.

Lorsque madame de Genlis fut partie, les femmes qui composaient ce soir-là la société de madame Necker firent entendre un chœur de paroles qui, pour être cependant dites avec tout le bon goût possible, n'en atteignaient pas moins le but, et ce but était madame de Genlis. Elle n'était pas aimée depuis quelques années, et c'était elle-même qui avait aigri le monde contre elle, par sa suffisance, son ton aigre-doux dans le monde et sa conduite envers la Reine. À cette époque, comme toujours, une femme influente dans le monde par son esprit, sa figure ou sa fortune, savait bien nuire à n'importe qui[68], et madame de Genlis, parlant presque toujours au nom du duc de Chartres, était écoutée, bien qu'on ne l'aimât pas. Aussi était-elle dans une grande disgrâce auprès de madame de Châlons[69], jeune et charmante personne, cousine de madame la duchesse de Polignac; auprès de madame de Brionne, parente de la Reine; de la princesse de Beauvau, qui, en sa qualité de dame du palais, aimait la Reine comme toutes les personnes qui l'approchaient... Madame de Blot et madame de Barbantane étaient bien du Palais-Royal, ce qui leur donnait l'ordre d'être mal pour la Reine; mais leur aversion pour madame de Genlis les mettait en harmonie avec les autres femmes. Ce fut en vain que madame Necker voulut prendre la défense de l'absente, le déchaînement était trop fort. Madame de Staël vint au secours d'ailleurs de madame de Blot, qui en ce moment expliquait à lord Stormont, qui arrivait, comment il les trouvait si animées, ajoutant que madame de Genlis avait avoué qu'elle n'avait pas même été émue pendant son voyage à Ferney:

—Même ayant M. Ott, un fameux peintre allemand, avec elle, dit madame de Staël.

Madame Necker ne dit rien, mais elle regarda sa fille avec une expression de mécontentement très-marquée.

Il était minuit. Tout ce qui n'était pas de l'intimité de madame Necker était parti; il ne restait plus que madame de Blot, madame de Barbantane, madame de Lauzun, madame de Monaco, madame de Brionne, madame la princesse de Poix, la seule personne de la Cour et même de Paris qui eût dans toute leur pureté l'esprit aimable et les exquises manières de la cour de Louis XIV, M. de La Harpe, Marmontel, l'abbé Raynal, le maréchal de Noailles, le comte de Creutz, ambassadeur de Suède, le comte Louis de Narbonne, Grimm, et plusieurs autres hommes qui, moins marquants que ceux dont je viens de dire les noms, n'en contribuaient pas moins à l'agrément des soupers de madame Necker, que sa fille au reste rendait charmants, lorsqu'elle y restait quand sa mère était trop souffrante pour les présider autrement que debout, ce qui faisait dire au maréchal de Noailles qu'elle ressemblait alors au spectre de Banquo dans Macbeth...