Ce même jour dont je raconte les événements, il y avait eu du mouvement dans Paris... Les amis de M. Necker étaient inquiets... La faction qui lui était contraire le poursuivait avec un acharnement auquel il ne répondait qu'avec un grand calme et de la dignité. Sa femme, qui pouvait paraître ridicule, mais ne l'était pas, avait, dans tout ce qui se rapportait à son mari et à ses intérêts de famille, une convenance égale à celle de M. Necker... Quant à leur fille, ses passions la portaient à parler avec véhémence sur les sujets les plus frivoles: qu'on juge de l'éloquence de son âme lorsqu'il s'agissait de son père! son père, qu'elle idolâtrait! Quelquefois elle avait avec lui une discussion sur un individu de la Révolution, un homme qui, la veille, le matin même, avait injurié son père à la tribune, ou bien dans un pamphlet... De l'individu, on arrivait aux choses, et la discussion s'engageait. C'était alors que madame de Staël était adorable!... elle conduisait la discussion juste au point où il fallait qu'elle parvînt pour faire briller le talent de son père, auquel elle était tellement supérieure, que la lutte n'était pas même possible; et lorsqu'elle avait conduit son père à la porte du triomphe, alors elle se retirait modestement, mais si adroitement aussi, que personne ne se pouvait douter qu'elle-même n'était pas vaincue, et qu'elle cédait la victoire. Ceux qui ne connaissent pas madame de Staël et la jugent d'après les pauvretés qu'en rapportent quelques écrits de madame de Genlis et de quelques autres personnages n'ayant pas le talent de madame de Genlis, et n'étant renommés que par leur opposition au plus beau talent, au génie qui apparut dans le dernier siècle; les personnes, dis-je, qui veulent juger madame de Staël d'après ces pièces-là, rendront un arrêt complètement injuste, car madame de Staël avait autant d'âme, autant de cœur que de génie, et qui l'aurait vue dans l'exercice de cette coquetterie filiale l'aurait elle-même adorée!...

Ce qui restait ce soir-là au contrôle-général avait été invité à souper par madame Necker. Elle agissait ainsi dans la soirée: en voyant dans la foule une personne qu'elle voulait garder, elle le lui disait ou le lui faisait dire; mais il y avait un fond, comme on appelait sept à huit personnes de l'extrême intimité qui toujours étaient invitées de droit.

Les affaires politiques étaient alors d'une telle importance qu'une discussion élevée sur un fait quelconque chez M. Necker ne pouvait être que sérieuse... Madame Necker le sentit, et elle dirigea la conversation vers un autre but. M. de Chastellux prétendait que madame Necker arrangeait le matin la conversation du soir: c'est du moins madame de Genlis qui le raconte. Je parlerai en son lieu de cette anecdote, que je crois entièrement fausse, au moins dans quelques-unes de ses parties... mais ce jour dont je viens de parler, il y avait trop de monde d'ailleurs autour de madame Necker pour qu'elle pût diriger à son gré la conversation. Lorsque la foule fut partie et que le salon de madame Necker se trouva comme il devait être, alors seulement elle parut respirer... «C'est dans de pareils instants que je suis de plus en plus convaincue que je ne suis pas faite pour le grand monde, disait-elle à la duchesse de Lauzun!.... C'est Germaine[70] qui doit y briller et doit l'aimer, car elle possède toutes les qualités qui mettent dans cette position d'être à la fois redoutée et recherchée... tenez, regardez-la!...

En ce moment, en effet, madame de Staël était presque belle; elle était toujours mal mise, même selon la mode et ses convenances, et elle l'était également selon sa personne, si difficile à encadrer dans une parure ordinaire qui ne fût pas ridicule... Mais ce soir-là, elle était bien; ses bras et ses mains, d'une admirable beauté, ressortaient sur une robe noire qu'elle portait, soit par goût, soit qu'elle fût en deuil... Entourée de plusieurs hommes en adoration devant elle, appuyée pour ainsi dire sur son père, dont elle semblait interroger le regard pour deviner sa pensée, elle avait dans sa pose et dans l'expression de sa physionomie toute une poésie de l'âme, que plus tard elle a communiquée à tout ce qu'elle a écrit... Et puis, sans être belle[71] madame de Staël était déjà le modèle d'après lequel Gérard peignit sa Corinne vingt ans plus tard... C'était cette même richesse de forme et de santé... cette même pureté de lignes... ces contours puissamment arrondis qui revêtaient une organisation poétique... Corinne est bien la jeune femme qui jadis, au cap Misène, devait improviser dans ces temps fabuleux où les jours, les nuits et les heures avaient leurs guirlandes et leurs autels... Madame de Staël, jeune comme elle l'était en 1788, avait un charme très-puissant qu'elle exerçait sur tout ce qui l'approchait. Connaissant ses avantages, n'en perdant aucun, les faisant valoir même, madame de Staël, sans être une personne à prétention, en avait quelquefois les inconvénients, parce que l'excès de son naturel en faisait soupçonner la vérité... C'est ainsi qu'à l'époque où nous sommes arrivés, madame de Staël était une personne extrêmement en dehors d'elle-même, et ne pouvait contraindre ses sentiments... Madame Necker, entièrement opposée non-seulement de système, mais de goûts, à la manière d'être de sa fille, formait avec elle une étrange disparate... Il y avait donc dans ce groupe de trois personnes s'aimant sans doute, mais se convenant mal, bien peu aussi d'éléments de bonheur... Il y avait même souvent des discussions qui se terminaient néanmoins toujours convenablement, parce que madame de Staël, tout en ayant raison, évitait de faire souffrir sa mère ou son père par un triomphe qui les eût blessés... Tous ceux qui ont connu madame de Staël peuvent certifier de la vérité du fait, et ce qui était surtout admirable, c'est qu'elle n'y mettait pas cette sorte de complaisance accordée à un vieil enfant... On voyait qu'elle cédait par respect et par convenance[72].

Ce même jour dont je parle, il avait été question de l'abbé Barthélemy (Anacharsis), et on en avait dit assez de mal. Quelques personnes avaient assisté à la séance académique du matin pour sa réception, et madame de Staël voulait entendre un avis sur cette grande affaire; elle interpella donc M. de La Harpe, qui alors était son plus ardent admirateur, et lui demanda des détails sur la réception de l'abbé Barthélemy, qui avait été reçu par le chevalier de Boufflers. Madame Necker avait demandé à sa fille de détourner, autant que possible, la conversation des sujets politiques...... Madame de Staël aimait sans doute avec passion une discussion tribunitienne, et pour elle le forum eût été un lieu de prédilection... Mais les causes littéraires lui plaisaient aussi. C'est, au reste, à sa coutume de soutenir des causes politiques dans le salon de sa mère, et plus tard dans le sien lorsqu'elle fut ambassadrice de Suède, qu'on doit la funeste manie qui domina les femmes de cette époque, et fit de tous les salons de Paris autant d'arènes où les amants, les maris et les frères, soutenus, excités par la vue de celles qu'ils aimaient, prenaient, laissaient, reprenaient des opinions qu'ils relaissaient encore, selon les caprices dominants de la passion qui les faisait agir. Depuis la Fronde, il en allait ainsi; et M. de La Rochefoucauld disait avant la bataille de Saint-Antoine:

Pour obtenir son cœur, pour plaire à ses beaux yeux,
Je fais la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux!...

et par une suite malheureuse de cette même influence, il disait aussi après la bataille, mais d'une voix plus dolente:

Pour obtenir son cœur, pour captiver ses vœux, J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux!

La Fronde se fit et se forma dans le salon de madame la duchesse de Longueville. Ce furent les mains blanches de madame la duchesse de Chevreuse, de madame la duchesse de Longueville, de Mademoiselle, mademoiselle la Grande, qui nouèrent les rubans bleus aux bouquets de paille et en firent le signe de ralliement des frondeurs... Et plus tard, est-ce que ce ne furent pas aussi les mains de toutes les femmes de Paris qui nouèrent en rosettes tous leurs rubans blancs, lorsqu'en 1814 le drapeau blanc flotta de nouveau sur les Tuileries... et dans ces mêmes années 1789 et 1791, les cocardes blanches et tricolores, avec l'influence immense de l'opinion sur celui qui recevait un ruban ou bien un signe quelconque et se disait:

Que pensera-t-on de moi dans cette maison?...