Tout cela venait de même source...

Et on ne pouvait s'empêcher de demeurer soumis à cette influence de l'opinion publique; car c'était ainsi qu'on nommait l'opinion qui partait d'un salon dont la coterie se composait de cent personnes; mais elles connaissaient l'autre coterie d'une semblable opinion, et son influence doublait celle qui était immédiate... N'avons-nous pas vu, à l'époque désastreuse de l'émigration, une caisse à l'adresse d'un officier qui voulait demeurer dans ses terres avec sa femme et ses enfants?... Eh bien! cette caisse renfermait une quenouille et son fuseau!.... L'homme était frappé au visage de cette manière, et il devait subir l'influence que les femmes alors exerçaient sur l'opinion. Cette preuve de notre pouvoir fut la dernière, mais elle fut immense... non-seulement dans ses effets immédiats, mais dans son long retentissement, dans ses résultats funestes peut-être... non que je récuse le pouvoir que Dieu a mis en nos mains, mais je crois qu'il lui a donné une autre destination.

Madame de Staël ne le pensait pas ainsi... Elle croyait qu'il ne fallait que de la force pour pénétrer de son sujet un auditoire bien composé, et qu'il est du devoir d'une femme de lui inculquer alors les opinions qu'on veut propager. Le matin de ce même soir, madame Necker et elle avaient longuement agité cette question, et comme toujours, la discussion brouilla la question au lieu de l'éclaircir, et elles se trouvèrent un peu moins d'accord après la discussion qu'elles ne l'étaient. Le résumé allait néanmoins être arrêté, lorsque monsieur le comte Louis de Narbonne, qui alors était lié avec mademoiselle Contat, entra dans le cabinet de madame Necker[73], dont il était fort aimé..., quoique leur esprit fût tout-à-fait dissemblable.... C'est peut-être pour cette raison..... Quoi qu'il en soit, aussitôt que la mère et la fille l'aperçurent, elles le firent juge de leur cause, et il donna raison à madame Necker...

—Mais, ajouta-t-il, seulement pour ce soir; car quand je devrais en voir les plus sinistres effets, je ne me refuserais pas au délicieux plaisir d'entendre madame, dit-il en se tournant vers madame de Staël et lui baisant la main... C'est un plaisir dangereux, je le sais, mais il faut y céder.

Madame de Staël rougit, ce qui ne l'embellit pas! mais M. de Narbonne commençait à être sous le charme... et elle-même y cédait aussi... Ce ne fut, toutefois, que long-temps après qu'ils furent liés plus intimement ensemble[74], c'est-à-dire quelques mois après; mais avant ce moment même il avait du pouvoir dans la maison, où son charmant esprit était apprécié ce qu'il valait, ainsi que son cœur... car il était aussi bon que spirituel.

En conséquence de sa promesse, madame de Staël, voyant sa mère inquiète de la tournure qu'elle allait donner à la conversation avant le souper, demanda, comme je l'ai dit, à M. de La Harpe, comment s'était passée la séance de l'Académie.

MADAME NECKER.

Oui... Comment le récipiendaire s'est-il comporté, M. de La Harpe?... Son discours...

M. DE LA HARPE, assez embarrassé, attendu que l'abbé Barthélemy est l'ami de la famille Necker.

.... Son discours... est un peu médiocre. C'est l'ouvrage d'un homme âgé, qui a voulu atteindre à un but trop élevé pour lui. On l'a applaudi par bienveillance pour sa personne et son grand âge. On trouve dans son discours de ces fautes dont il est rare de se garantir aujourd'hui, mais dont l'abbé Barthélemy devrait être exempt... Par exemple, il dit en parlant de son prédécesseur Beauzée: «La métaphysique de la grammaire offrait à ses regards une vaste région rarement fréquentée par des voyageurs; couverte, en certains endroits, de riches moissons; en d'autres, de roches escarpées et de forêts.» Des moissons, des roches escarpées, des forêts, dans la grammaire! Que de grands mots déplacés et vides de sens! Et puis, en parlant de Beauzée, homme de talent sans doute, mais presque inconnu hors de France, il dit: «Sa supériorité lui donne des droits à la modestie...» Quelle phrase louche et entortillée!... Il semblerait qu'on ne doit être modeste qu'en étant supérieur... Je croyais, au contraire, que c'était même un devoir pour la médiocrité que d'être modeste.