Ah! charmante! et aussi bonne que belle!...
En ce moment, on annonça le souper. C'était l'heure particulière de l'agrément de la maison de madame Necker. Avant cette heure, où ordinairement les personnes les plus froides prennent une sorte d'aisance et de laisser aller, il régnait toujours chez madame Necker un air solennel, maintenu par elle et M. Necker; il y avait une glace que toute la chaleur active et mouvante de leur fille ne pouvait fondre... mais l'heure du souper était celle des bons contes: chacun en faisait; ce n'était pas une grosse joie, mais une réunion de gens joyeux; enfin, on s'y amusait, tandis que, malgré le génie de madame de Staël, l'esprit de madame Necker et le talent de M. Necker, on parvenait à s'ennuyer pendant les lectures et les discussions littéraires du soir; mais au souper cela n'arrivait jamais... Ce soir-là on était préoccupé des événements qui se préparaient. Le 6 octobre venait d'avoir lieu, et le plus sinistre avenir se montrait à tous les yeux!... Madame de Staël, dont le beau talent voyait tout comme le plus habile publiciste, fronçait souvent le sourcil devant une réflexion plus ou moins sombre qui passait menaçante dans son esprit... Quant à madame Necker, toujours égale dans son humeur, quoique tremblante pour le sort de M. Necker, mais résignée et confiante en Dieu, elle ne paraissait nullement troublée... Debout[82] devant cette table que son mari et sa fille présidaient pour elle, elle n'en était pas moins l'âme de ces réunions vraiment remarquables par leur composition... M. Necker, malgré les occupations qui réclamaient de lui travail ou repos, tenait le fauteuil de président, et paraissait toujours écouter madame Necker avec un grand intérêt... La conversation devint générale: on parla théâtre, littérature, politique, et tout cela sans bruit, avec des paroles qui ne voulaient pas persuader en étant injurieuses; il y avait conversation enfin, et jamais dispute. Quelquefois, cependant, Marmontel élevait la voix avec une sorte de rudesse qui tenait à sa personne[83] plutôt qu'à ses manières... il parlait vivement, et M. de La Harpe, toujours dans les bornes, lui répondait doucement, quoiqu'avec aigreur lorsqu'il était poussé trop avant dans ses retranchements. La discussion était sur des pièces données au public de Paris, très-difficile encore à cette époque, et qui faisait justice des mauvaises choses... Marmontel prétendait que l'on y mettait de l'esprit de parti, et qu'on sifflait les pièces qui ne flattaient pas l'esprit public.
—Mais, disait La Harpe, on profite au contraire de cet esprit du moment pour nous inonder de plates productions... Voilà le vieux d'Arnaud Baculard qui vient de faire jouer son Comte de Comminges, imprimé depuis trente ans et depuis trente ans mis au nombre des plus plates productions, si ce n'est même en tête. Eh bien! parce qu'on parle d'abolir les couvents, il vient nous jeter aux jambes son malheureux comte de Comminges!...»
—C'est donc bien mauvais? dit madame de Blot... Cependant le roman de madame de Tencin est bien touchant; c'est rempli d'intérêt.
—Et voilà pourquoi, madame, le drame de d'Arnaud est mauvais: il est fort rare qu'un roman, dramatique même, bien écrit, bien conduit, comme celui de madame de Tencin, soit bon à être mis en scène. Il n'y a rien de théâtral dans le comte de Comminges: sa situation est forcément passive, uniforme, et sans aucun moyen de péripétie une fois la reconnaissance faite: là, aucune de ces vicissitudes, de ces événements imprévus, de ces espérances trompées, enfin de ces mouvements nécessaires au théâtre... Les deux amants sont enfermés dans le même couvent et ne se reconnaissent que lorsqu'Adélaïde est couchée sur la cendre et au moment d'expirer... Encore son amant ne la reconnaît-il pas d'abord, et dit-elle plus d'une page avant qu'il soit bien sûr que c'est elle!... et quel style encore! c'est à n'y pas tenir. Enfin tout le drame, qui a trois actes, consiste en ceci: le comte de Comminges apprend des nouvelles fâcheuses, il se lamente... Il apprend une autre nouvelle, il se lamente encore plus fort et la toile tombe... Allons, Marmontel, sois de bonne foi: est-ce autre chose?
—Tu railles, et je parle sérieusement: comment nous entendre?...
—Tu as trop bon goût pour ne pas être de mon avis, et ce comte de Comminges est ennuyeux... ton héros qui ne parle, ne vit, n'agit, ne meurt que pour l'amour, il n'est même pas amoureux!...
—Oh! pour celui-là, c'est trop fort! s'écrie madame de Staël... Comment? le comte de Comminges n'est pas amoureux?... Que je suis malheureuse!... Je n'ai pas vu la pièce, je ne sais ce qui en est!...
—Je vous en fais juge, madame la baronne: ce comte de Comminges, qui ne respire que pour l'amour, qui ne meurt que pour l'amour, eh bien! il ne reconnaît pas sa maîtresse et passe sa vie à jardiner en creusant des fosses avec elle; il lui parle (chose sévèrement défendue d'abord à la Trappe), et le plus merveilleux, c'est qu'il trouve que ce jeune moine ressemble à Adélaïde: c'est ce qu'il se dit pendant tout le second acte; est-ce qu'il n'y a pas dans la figure de l'être aimé, dans sa voix, quelque chose qui ne peut échapper à l'amour?...
—Et surtout à l'amour qui observe, dit doucement madame Necker...