—Et puis, dit La Harpe, tous les accessoires qu'on a pu mettre en œuvre pour faire un drame avec les décorations et le jeu du machiniste ont été employés... Il y a, entre autres choses, une profusion de fosses et de têtes de morts qui m'a rappelé ces vers de Collé... Nous sommes à souper, je puis les chanter? (Il s'incline devant madame Necker et chante.)
......
Pour émouvoir le cœur d'abord
Ah! que c'est un puissant ressort
Qu'une belle tête de mort!
Collé.
(Tout le monde rit.)
—Ah ça! et Henri VIII, dit Marmontel, est-il aussi dans ta disgrâce?
—Mon Dieu, que vous êtes amusants tous les deux! dit madame de Staël, en avançant sa chaise, posant ses deux bras sur la table et appuyant sa tête sur ses mains... M. de La Harpe, dites-nous donc votre avis sur Henri VIII, ma mère le permettra: n'est-il pas vrai, ma mère?
—Oh sans doute! s'écria madame Necker... Allons! que pensez-vous d'Henri VIII?
—Je dis, madame, que c'est une mauvaise pièce et que les vers en sont aussi mauvais que la contexture de l'œuvre.
—C'est clair cela! dit madame de Staël: voilà un avis qui n'est pas fardé... Et comment la trouvez-vous mauvaise? pourquoi?
—Pourquoi, madame la baronne, pourquoi?... Par la raison que je trouve Jeanne Gray[84] un bon ouvrage; parce que je suis vrai et que le faux me révolte... Dans Henri VIII, tout y est à contre-sens; M. Chénier a pris l'histoire à rebours. C'est une pièce où il n'y a ni intérêt, ni action, ni intrigue, ni marche dramatique[85], ni mouvement, ni caractères, ni convenances, ni conduite.
—Voilà une belle analyse! dit Marmontel... Il y a cependant de la noblesse dans la diction, il s'y trouve de beaux vers.