MADAME DE BARBANTANE.

Mais encore!...

MADAME DE BLOT.

Ah! je me rappelle!... madame la duchesse de Chartres s'en est bien amusée.

MADAME DE STAËL.

Eh bien donc! c'était... l'année dernière, je crois. (Se tournant vers M. de La Harpe.) N'est-ce pas, M. de La Harpe? (M. de La Harpe s'incline.) Depuis que c'est la mode d'avoir de l'esprit et qu'on ne peut s'en passer, il faut bien en avoir, et en avoir à tout prix, car en France la mode est une maîtresse exigeante; ce qu'elle prescrit, il le faut faire; et tous ceux qui n'ont pas l'esprit nécessaire pour faire dire qu'ils en ont s'arrangent pour y suppléer, par des libelles, par exemple, et par des pamphlets... C'est la manière la plus aisée de se passer d'esprit; de la méchanceté, et tout est dit. Or, il existe un homme qu'on appelle M. de Champcenetz, qui s'est fait enfermer trois fois pour des livres ou plutôt des libelles diffamatoires, qui respirent la plus atroce méchanceté. Il croit peut-être, au milieu des désordres politiques où nous sommes, que le gouvernement ou le parti de l'opposition le remarqueront et l'emploieront en lui donnant une grande place pour l'acheter; il ne sait pas, le pauvre simple, que pour être acheté il faut valoir. Être connu à force de scandale n'est pas chose difficile. Qu'importe le moyen? Seulement il s'est trompé dans le résultat. Il n'est pas assez méchant pour être acheté, il l'est assez pour qu'on n'en veuille pas; et on l'a enfermé parce qu'il allait jusqu'à l'insolence: mais la prison a été son seul salaire. Lorsqu'il a vu que le gouvernement et les gens de parti étaient aussi ingrats, alors il a tourné son dard contre nous autres pauvres femmes, et dans un petit écrit contenant une plate parodie du songe d'Athalie (avec des notes) et une épigramme fort insolente, il jette tout le fiel dont il peut être pourvu. La parodie est contre madame la comtesse de Genlis et ce bon M. de Buffon, qui, chargé d'ans et de gloire, et la tête courbée sous le poids de cent couronnes... ne mérite pas en vérité de recevoir le venin d'une vipère ignorée... L'épigramme me concernait!... Cela ne m'empêcherait pas d'y reconnaître des beautés si elle était bien faite, mais elle est mauvaise... elle n'est même pas amusante.

M. NECKER, vivement.

Et comment n'ai-je pas connu cette affaire?

MADAME DE STAËL, en riant.

Pourquoi, mon père? Parce que je vous donne ma parole d'honneur, que moi-même je l'oubliai deux jours après... et qu'aujourd'hui je n'y songerais plus, si la charmante leçon que M. de Rulhières donne à ce misérable Champcenetz ne m'était demeurée dans cette mémoire qui n'oublie jamais, dans celle du cœur, car j'ai eu de la reconnaissance pour celui qui m'a su venger sans donner de la publicité à mon offense. Quant à madame de Genlis, ainsi attachée à ma personne, elle m'en a voué un surcroît de haine. Vous conviendrez que cela est injuste!...