«Les Durfort[109]; c'est à cette famille que vous devez marquer, en toute occasion, votre reconnaissance et attention.

«De même pour l'abbé de Vermont[110]. Le sort de ces personnes m'est à cœur. Mon ambassadeur est chargé d'en prendre soin. Je serais fâchée d'être la première à sortir de mes principes, qui sont de ne recommander personne. Mais vous et moi nous devons trop à ces personnes, pour ne pas chercher en toutes les occasions à leur être utiles, si nous le pouvons sans trop d'impegno[111].

«Consultez-vous avec Mercy[112]...

«Je vous recommande en général tous les Lorrains dans ce que vous pouvez leur être utile.»

On voit dans cette instruction que Marie-Thérèse, loin d'avoir inspiré à sa fille une morgue hautaine contre nous, a toujours témoigné au contraire combien elle était heureuse de cette alliance; elle est reconnaissante, elle lui recommande d'être utile à tous les Lorrains, parce qu'ils les ont obligées toutes deux, et c'est en faisant ce mariage; voilà comme il faut se méfier des opinions émises légèrement sur le compte de personnes élevées.

On voit, par cette liste, que la Dauphine avait déjà une société assez nombreuse indiquée par sa mère, et pour peu qu'il s'y joignît quelques affections particulières, elle avait une autorité positive et assez étendue dans la société de la Cour[113].

J'ai déjà dit qu'elle avait besoin d'une société intime et dégagée de l'étiquette de la Cour; elle avait déjà tenté de se délivrer de cette contrainte qui est peut-être une des misères mais une des nécessités de la royauté, en habitant Trianon peu de temps après que Louis XVI le lui eut donné, lorsqu'elle accoucha de madame Royale. Dans l'origine, Louis XVI, loin de s'y opposer, le vit avec plaisir. Il n'avait aucun goût pour le monde; il était défiant et sévère pour les grands seigneurs; peu porté aux plaisirs bruyants, il n'aimait ni le bal, ni le jeu, ni le spectacle, ni le faste, et encore moins le libertinage; mais pour ce dernier défaut, il faut dire une singulière prédiction du roi de Prusse... On parlait un jour devant Frédéric de Louis XVI et de la Reine, et surtout du bonheur dont ils jouissaient tous deux... Le roi de Prusse se mit à rire...

—Il en sera de mon frère Louis XVI comme de ses prédécesseurs, dit-il: à quarante ans, il quittera sa femme devenue vieille et inquiète... il aura une maîtresse... mais sa Pompadour ne sera pas autrichienne; elle sera, d'intérêt et de naturel, militaire et prussienne... et cette fois ce sera le tour de mon successeur d'être l'allié le plus utile de la maîtresse du Roi très-chrétien...

En raisonnant ainsi, Frédéric raisonnait avec cet esprit profond et judicieux qui perce le voile de l'avenir... et devine la marche forcée des événements. Le temps détruit tout; les systèmes s'usent... et celui des femmes aux affaires devait l'être plus tôt qu'un autre... Seulement, Frédéric ne prévoyait pas qu'une république serait à la place d'une favorite.

À l'époque où Frédéric rendait cette sorte d'oracle, l'Europe était vraiment sous de singulières influences féminines!... De là venait, comme je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, l'effet de ces influences sur la masse de la société, parce qu'à cette époque les femmes faisaient tout dans la société, et que la France avait une immense action sur le reste de l'Europe à cet égard. Depuis Louis XIV, nous savions le prix du joug d'une favorite. Madame de Montespan commença; madame de Maintenon établit la puissance de l'état de favorite, en lui donnant l'apparence de l'état de femme. Elle bouleversa la France en élevant les enfants légitimés au rang des légitimes, en persécutant les jansénistes et les protestants... elle dégrada enfin le beau règne de Louis XIV... En Espagne, la princesse des Ursins... puis la reine Farnèse, prouvaient ce que peuvent deux esprits fortement trempés, qu'ils soient dans le corps d'un homme ou dans celui d'une femme. Après elles, vint Marie-Thérèse... également supérieure à son sexe, mais toujours femme néanmoins, ainsi que les autres, dans l'exercice de ses droits, et ne l'oubliant jamais... En même temps qu'elle, Catherine II apprenait à l'Europe entière ce que pouvait tenter et exécuter une femme à ferme volonté!...