Champagne, ami de la folie[99],
Fais qu'un moment Necker s'oublie,
Comme en buvant faisait Caton;
Ce sera le jour de ta gloire:
Tu n'as jamais sur la raison
Gagné de plus belle victoire.

SALON
DE MADAME DE POLIGNAC.

Il me faut bien donner ce titre à la réunion des personnes que je vais faire passer sous les yeux du lecteur... Car il est difficile, pour ne pas dire impossible, de rendre compte du salon de la Reine, et c'est pourtant Marie-Antoinette qui sera la véritable maîtresse de maison à Trianon, Compiègne, Marly, Versailles, et surtout dans le salon de madame de Polignac; c'est la reine de France, laissant à la porte la hauteur et la morgue souveraine pour être la plus aimable femme de la Cour de France et présider les soupers du salon de la duchesse de Polignac avec cette grâce charmante qui faisait, comme la tradition nous l'a conservé, que jamais on n'oubliait son sourire, comme on n'oubliait jamais aussi son regard de dédain.

Marie-Thérèse l'avait élevée pour être reine de France: avec cette finesse de tact que les femmes apportent à juger les choses, elle avait compris que, dans cette Cour voluptueuse et polie où sa fille allait être souveraine[100], puisqu'elle n'avait aucune autre puissance au-dessus de la sienne, il fallait qu'elle doublât cette puissance par le charme de ses manières... Elle voulut que sa fille fût la première de la Cour de France par sa grâce et son esprit du monde comme par son rang. Elle voulut que son langage même ne rappelât en rien le Nord et son accent sévère... Elle demanda pour la jeune fiancée du Dauphin, une fois que le traité fut conclu par les soins de madame de Pompadour et de M. le duc de Choiseul, un homme assez habile pour lui enseigner à la fois la langue française dans son élégant idiôme, car à cette époque il y en avait deux fort distincts, l'un pour la haute classe et l'autre pour celle inférieure, et les manières d'une femme du monde, jointes à celles que la dignité allemande savait si bien inculquer de bonne heure aux princesses de la famille impériale. M. le duc de Choiseul, consulté par l'impératrice sur le choix à faire, consulta à son tour M. de Brienne, depuis cardinal de Loménie, homme du monde comme lui, et l'un des plus élégants de son temps en même temps que le moins moral. Il lui recommanda l'abbé de Vermont, qui fut en effet envoyé à Vienne auprès de la jeune archiduchesse, qu'il trouva déjà formée pour être la plus aimable princesse de l'Europe. Elle était agréable sans être belle, et possédait les grâces qui ne s'apprennent pas et devant lesquelles viennent échouer l'envie et l'opposition des femmes les plus belles... Ayant la volonté d'être ce que sa mère voulait qu'elle fût, Marie-Antoinette se prépara à être doublement la souveraine de la France. Élevée par une mère comme Marie-Thérèse, nourrie dans les principes du goût le plus exquis des arts et surtout de la poésie, c'est ainsi qu'elle entra dans le royaume dont elle devait être reine n'ayant pas encore quinze ans[101].

Elle avait dans sa personne l'élégance de son esprit et de ses goûts. Sans être très-grande, sa taille avait une juste proportion, qu'elle doublait lorsqu'elle traversait la galerie de Versailles avec cette dignité gracieuse qui la rendait adorable et se manifestait par le moindre de ses mouvements... Ses cheveux étaient charmants, son teint admirable, ses bras et ses mains beaux à servir de modèle. Si l'on ajoute à tous ces avantages une bonne grâce inimitable et le prestige magique du rang de reine de France, on ne s'étonnera plus de l'enthousiasme délirant qu'inspira si longtemps Marie-Antoinette à la France entière.

Sa première éducation lui avait donné le goût de la vie intime, de la société privée... Accoutumée de bonne heure à vivre familièrement avec sa nombreuse famille, elle sentit avec peine cette privation d'un intérieur de société dans lequel elle pût causer, faire de la musique, broder en écoutant une lecture, vivre enfin pour elle, lorsqu'elle avait vécu pour la Cour et fait son devoir de Reine. Cette vie familière lui avait d'ailleurs été prescrite, pour ainsi dire, par sa mère lorsqu'elle avait quitté Vienne... Marie-Thérèse, qui connaissait l'intérieur de toutes les Cours de l'Europe, avait surtout cherché à parfaitement connaître aussi celle dans laquelle allait vivre sa fille bien-aimée: elle savait qu'en France tout se fait par le monde et ses relations... Les volontés royales étaient elles-mêmes soumises à ce tyran, qui, à cette époque surtout, dominait tout et faisait la loi. Nulle part le tribunal de l'opinion n'était aussi sévère, non pas qu'il y eût plus de mœurs, il y en avait moins qu'ailleurs au contraire: mais la règle établie par le code du monde social avait prononcé, et ses arrêts s'exécutaient, n'importe sur quelle tête ils étaient lancés... Marie-Thérèse le savait; elle savait aussi qu'une main habile pouvait facilement conduire cette société élégante et en devenir la Reine, comme elle l'était des belles provinces de France... Elle donna des instructions à Marie-Antoinette pour ajouter encore aux premières, données moins secrètement. Celles-ci furent uniquement consacrées à tracer à la Dauphine une règle de conduite comme la mère d'une jeune fille les lui donnerait à son entrée dans le monde... Ceci expliquera comment la Reine avait des amitiés intimes peu de temps après son arrivée en France, et comment elle voulut organiser une société à elle... La pièce que je place ici est authentique... J'ai conservé l'orthographe de l'Impératrice et sa manière de nommer les individus sans leur donner aucune qualification... Ce fut au moment même de se séparer de sa fille que l'impératrice lui remit cette liste, avec prière d'y donner la plus grande attention:

«Eux et leurs amis, voilà où vous devez placer votre confiance et vos affections... Quant à vos sympathies personnelles, ne vous y laissez aller qu'après un mûr examen...

«La Beauvais, religieuse[108], et sa compagne.