Louis XV mourut; on connaît les particularités de cette mort... Je dirai seulement que cette bougie placée derrière un carreau de vitre pour avertir qu'un roi de France est mort est plus cruelle peut-être que la perversité de tous n'est abjecte... mais il est une justice distributive... Louis XV avait été bien cruel lui-même pour son fils... Le Dauphin était à l'agonie de cette maladie de langueur dont il est mort, et la Cour à Choisy. Aussitôt qu'il aurait rendu le dernier soupir, la Cour devait quitter Choisy. On avait donc interrogé le médecin qui le soignait plus particulièrement, en lui demandant combien il avait d'heures à vivre.—Mais, avait répondu le médecin, peut-être sept à huit heures... à peu près!... plus ou moins!... Et le médecin continua à prendre son chocolat, car il était à déjeuner lorsqu'on vint lui faire cette question... Je ne pense pas qu'on puisse répondre aussi affirmativement avec un sang-froid aussi dur... En conséquence de cette réponse, tout le service d'honneur fit ses préparatifs; et les femmes de chambre, les valets de chambre jetaient les paquets par les fenêtres avec une sorte de joie folle, parce que le séjour avait été plus long que de coutume... Par un hasard funeste pour le mourant, son appartement se trouvait presque à la hauteur de ces femmes et de ces hommes qui jetaient ces paquets!... Il était à ce moment où l'âme quitte le corps... C'est une lutte douloureuse... le malheureux prince voulut prendre l'air, car il suffoquait... On roula son lit auprès de la fenêtre, et là, il fut témoin des préparatifs du départ... Il connaissait trop bien la Cour et tout ce qui tient à elle pour ne pas voir ce qui en était et ce que signifiait cette occupation générale... Un sourire, comme la mort n'en permet pas souvent, vint errer sur ses lèvres déjà froides... Hélas! le malheureux prince avalait ainsi au moment extrême la gorgée la plus amère du calice de sa vie!

Mais, je l'ai dit, il est une justice distributive. Le roi Louis XV mourut aussi... et le même jour, une bougie derrière un carreau de vitre devait être éteinte au moment du dernier soupir royal!... et alors, la Cour impatiente et craignant la contagion devait partir pour Choisy!... ce qui fut fait...

Le même jour, madame du Barry fut exilée à l'abbaye du Pont-aux-Dames, près de Meaux; ce fut le chancelier, le duc de la Vrillière, qui lui porta lui-même la lettre de cachet. En voyant cet homme qui avait rampé à ses pieds et venait la braver, madame du Barry dit en jurant:—Beau..... règne que celui qui commence par une lettre de cachet!...

Cette punition de madame du Barry fut un des premiers actes du pouvoir royal de Louis XVI. La Reine y fut étrangère. Ce n'était donc pas une princesse tout-à-fait autrichienne, une Allemande enfin, d'après ce que j'ai rapporté de son éducation, qui vint épouser le Dauphin de France. Lorsque le mariage fut définitivement conclu par les soins du prince de Kaunitz et du duc de Choiseul, l'abbé de Vermont fut envoyé à Vienne pour former la jeune archiduchesse aux belles manières d'une cour qui était alors la plus élégante et la plus polie de l'Europe. La princesse arriva donc en France parfaitement instruite de tout ce qu'elle devait savoir comme femme élégante du monde, parce que l'abbé de Vermont avait en lui tout ce qui pouvait former la femme présentée à la cour la plus exigeante. Celle de France était alors le lieu le plus ravissant comme centre de tous les plaisirs et du luxe le plus recherché. Marie-Antoinette en fut frappée lorsqu'elle arriva à Compiègne[116] et qu'elle y fut reçue par le Roi et M. le Dauphin. Le jour suivant, elle coucha seule à La Muette avec ses femmes, et revint à Versailles le lendemain pour se réunir à la Cour, et recevoir la fatale bénédiction d'un mariage qui devait la conduire à la mort. C'est à cette époque que les fêtes du mariage du Dauphin et de l'archiduchesse eurent lieu. Ces fêtes magiques par le luxe effréné que la Cour y déploya et que suivirent tous les courtisans, ces fêtes furent comme le coup de cloche qui sonna le glas funèbre pour annoncer une funeste destinée... et pourtant quelle magie, quelle admirable magnificence doublait celle déjà fantastique de Versailles! Vingt millions furent dépensés pour ces fêtes!... Vingt millions pour cette époque présentent une somme fabuleuse relativement aux frais des fêtes des mariages des anciens Dauphins et des Rois de France. On accourut du fond de nos provinces pour admirer la jeune Dauphine. Les étrangers du Nord y vinrent en foule; ceux du Midi qui n'étaient jamais venus en France y vinrent pour voir la fille de Marie-Thérèse monter sur le trône de deux reines allemandes, dont le sort avait été funeste à la nation française... Le luxe que les étrangers déployaient luttait avec celui que par devoir comme par orgueil et par goût déployaient les Français; les fêtes se multipliaient non-seulement à la Cour, mais dans les maisons particulières; tout était motif de réjouissance, tout devenait sujet à une fête parmi les personnes de la Cour et parmi celles de la finance, dont les alliances avec la noblesse étaient fréquentes. Le luxe de cette époque, quelque soin que nous prenions de le copier, n'est pourtant pas de fort beau goût. C'est surtout dans le contraste frappant qu'on trouve dans l'observance ridicule du goût antique qu'il faut trouver le mauvais genre de l'époque; madame de Pompadour s'habillait en Vénus avec des paniers, et M. de Chabot faisait Adonis avec une coiffure poudrée à frimas. Cette violation du goût pur et exercé des anciens était la faute des yeux et du goût de l'époque, puisque les modèles étaient là. Il faut dire que madame du Barry fut plus élégante en cela que madame de Pompadour; elle était plus belle et moins spirituelle cependant, mais le désir de plaire donne du goût et de l'esprit, même aux plus sottes. Madame du Barry suivait assez bien les modes, selon le bon goût; il existe d'elle des portraits où le costume oriental est assez bien observé. L'histoire de ce costume est plaisante.

Madame du Barry détestait, comme on le sait, M. le duc de Choiseul; tout ce qu'il disait et faisait était mal dit et mal fait. Enfin, Chanteloup l'en délivra. Mais avant ce moment, le ministre en faveur dut souvent recevoir bien des humiliations.

Un jour, on parlait chez le Roi des costumes différents des peuples de l'Europe; M. de Choiseul parlait de ceux de la Russie et de ceux de Constantinople, en même temps que du superbe et étrange aspect de cette ville, en remarquant que l'Europe n'était pas aussi dépourvue de beaux costumes, et il donnait pour preuve ces deux derniers pays.—Cependant, ajouta-t-il en se reprenant, j'ai tort de mettre la Russie et la Turquie dans le nombre, car les plus beaux costumes de ces pays sont dans les provinces d'Asie.

À ce mot, madame du Barry éclate de rire, et s'écrie:

—C'est bien la peine d'être ministre pour ne pas savoir que la Turquie est en Asie et que la Russie est en Europe.

—C'est bien la peine d'être favorite, dit le duc de Choiseul en rentrant chez lui, pour ne pas savoir que le pays où les femmes vivent en troupeau pour les plaisirs d'un seul homme est en Europe comme à Paris.

Le propos revint à madame du Barry; elle fut furieuse. À dater de ce jour-là elle se fit lire tout ce qui a été écrit sur la Turquie, et elle le débitait ensuite comme une leçon avec un petit babil que sa gentillesse et sa beauté rendaient presque supportable; car ce n'était pas par la parole qu'elle brillait, comme on le sait. Enfin, la turcomanie en vint au point qu'elle persuada à Louis XV de se faire peindre en sultan, elle en sultane favorite, et le reste de la Cour en habitants du sérail; il y avait même un Mesrour, à ce que disent les mauvaises langues; mais n'importe: c'était répondre spirituellement à M. de Choiseul. On fit une magnifique table en porcelaine qui fut peinte à Sèvres. On y voit une vingtaine de personnes habillées à l'orientale; le roi est très-ressemblant, ainsi que madame du Barry. Cette table fut longtemps à La Malmaison[118].