Madame du Barry détestait M. le duc de Choiseul, et toutes les fois qu'elle pouvait lui faire ou lui dire une chose désagréable, elle n'y manquait pas. Un jour M. de Choiseul était auprès d'elle et parlait des moines; elle se mit aussitôt à parler des jésuites avec le plus grand éloge, parce qu'elle savait que M. de Choiseul ne les aimait pas et qu'il n'en était pas aimé. Alors il se mit à dire tant de bien des religieux en général, qu'elle prit la contre-partie et se mit à en dire des choses tellement fortes que tout l'auditoire demeurait interdit.
—Enfin, dit-elle, ils ne savent pas même prier Dieu!
—Ma foi! madame, dit le duc de Choiseul, vous conviendrez au moins qu'ils font de beaux enfants.
Madame du Barry était fille naturelle d'un frère coupe-choux.
Elle fut interdite; et depuis ce jour elle demeura toujours silencieuse devant le duc de Choiseul. Elle le craignait tout en le détestant.
Lorsque la Dauphine fut reine, elle put enfin satisfaire ce goût pour la société intime qu'elle avait toujours eu... Elle rassembla autour d'elle tout ce qu'elle aimait, et cette réunion lui forma une société intime. Ce fut vers cette époque que le Roi lui donna Trianon. Voilà un salon qu'on peut faire, et montrer le bon goût qui présidait à tout ce qui se faisait dans ce ravissant séjour. Là, elle oubliait les ennuis de la Cour; là, madame de Noailles ne la persécutait plus, comme elle le disait, avec cette sévérité qui l'avait fait surnommer madame l'Étiquette par la Reine. Madame de Noailles ayant appris que non-seulement la Reine se permettait de s'égayer sur son compte, mais encore monsieur le comte d'Artois, s'éloigna de la Cour, donna sa démission, et fut suivie de beaucoup de femmes de distinction, qui ne voulurent pas servir de point de mire à des traits d'esprit ou de texte à une aventure un peu étrange. La Reine commença alors à jouir de la vie comme elle l'entendait. Trianon fut un lieu de joies et de fêtes, dont l'étiquette fut bannie. La Reine allait voir ses belles-sœurs, leur rendait visite sans écuyers, sans aucun appareil, et riant elle-même de cette simplicité à laquelle elle voulait amener la Cour de France:
—Qu'importe après tout, disait-elle, que je sois un peu plus, un peu moins entourée de cette étiquette, dont vous faites votre noblesse; car, ajoutait-elle, que m'importe une noblesse comme celle que vous avez en France! C'est l'étiquette seule qui la fait.
La Reine pouvait avoir raison pour quelques familles, mais non pas pour toute notre noblesse. Chérin[119] avait dans son cabinet de quoi répondre aux plus grandes exigences de l'Allemagne. La noblesse la plus pure de France n'était pas celle peut-être qui montait dans les carrosses.
La Reine avait connaissance des recommandations faites par l'impératrice-reine, relativement à beaucoup de personnes de la Cour de France. Pour celles-là jamais elles n'éprouvaient de bourrasques, et pour dire le vrai, elles commençaient à devenir fréquentes pour beaucoup d'autres.
La Reine avait aussi ses affections personnelles. Parmi ses affections intimes, madame la duchesse de Mailly était une des privilégiées. Elle était dame d'atours, mais donna bientôt sa démission pour se retirer dans son intérieur; la Reine l'aimait avec une tendresse de femme du monde, et le lui prouva en l'allant voir très-souvent après sa retraite de la Cour. Madame de Mailly avait une taille immense, et la Reine l'appelait ma grande. La duchesse de Mailly mourut jeune et vivement regrettée de Marie-Antoinette, qui était une amie bonne et dévouée, comme elle devenait ennemie implacable.