Elle fut horriblement mal... Le poison avait été si abondamment donné à ce corps si gracieux, mais si frêle et si petit! Les médecins ne répondirent d'elle qu'au bout de plusieurs jours; mais il lui resta TOUTE SA VIE[120] un tremblement nerveux, une agitation terrible, qui lui causaient des douleurs spontanées qui, dans les premiers temps, lui paraissaient un retour des cruelles souffrances qu'elle avait supportées pendant plusieurs heures! On la sauva; et pourquoi?... pour sa douleur. La vie était décolorée pour elle maintenant, et ce qu'elle voulait c'était mourir! Mais on ne meurt pas ainsi!... Il faut du temps pour mourir!...

Madame de B....n était d'une douceur achevée, et elle avait de la piété.... Elle était malheureuse, et cela ne fut qu'une raison de plus pour que la religion prît sur elle plus d'empire. Le reste de sa vie eut une consolation accordée par le Ciel: un ami intime s'attacha tellement à elle qu'il ne la quitta plus; touché par sa résignation et par le profond chagrin que lui causa la mort de la Reine, M. de M......., qui fut ministre de Louis XVIII, demeura avec elle jusqu'à sa mort. Dans cet attachement elle trouva, du moins, un baume pour sa blessure.

Madame la marquise de B....n était un des ornements les plus agréables de la société intime de la Reine. Elle avait un ravissant talent de peinture, et peignait les fleurs, surtout, avec une habileté peu commune à l'époque où madame de B....n était encore jeune et belle. Que de fois elle peignit des modèles de fleurs pour que la Reine pût les copier ensuite en tapisserie!... Dans ces réunions de Trianon, qu'on a tant calomniées, il arrivait souvent que les matinées s'écoulaient comme dans un château du fond de l'Auvergne ou de la Bretagne, et ces fameuses orgies dont la calomnie a voulu accuser la Reine martyre n'étaient autre chose qu'une lecture faite en commun, tandis que la Reine et les dames nommées pour être de ce petit voyage travaillaient soit au bord de l'eau, près du moulin, soit dans la salle de marbre fraîche et blanche de la laiterie. Le nombre des élus était fort restreint: ce fut ce qui attira le plus à la Reine cette foule d'ennemis qui commencèrent le parti de l'opposition, dans lequel se mirent d'abord de hautes notabilités de vertu comme mesdames de Noailles et de Marsan, et qui finit par avoir pour chef la marquise de Coigny!... Trianon avait toujours été désiré par la Reine avec passion; Louis XVI lui en fit présent à sa première couche, et Marie-Antoinette jouit de sa nouvelle propriété avec ce plaisir vif et pur de la jeunesse satisfaite: on lui en fit un crime. Le vent faisait alors tourner la girouette de notre esprit; et le temps où les Français forçaient les acteurs de répéter le beau chœur d'Iphigénie, Chantons, célébrons notre reine! lorsque leur souveraine entrait à l'Opéra, ce temps était déjà oublié!...

Un des plaisirs de la Reine était de jouer la comédie. On dit qu'elle jouait et chantait mal; voilà son tort plus encore peut-être que de jouer, quoiqu'il soit fort inconvenant de livrer à la critique, pendant plusieurs heures, jusqu'au moindre geste d'une reine. La perfection n'existe pas; mais si elle doit se trouver, c'est dans ceux que nous reconnaissons assez supérieurs à nous pour nous commander: c'est donc un reproche à notre propre jugement que de reconnaître dans nos maîtres des imperfections qui deviennent des ridicules dès qu'elles sont prétentions. On a reproché à la Reine, lorsqu'elle jouait à Trianon et chez madame de Polignac, d'avoir rempli des rôles qui n'étaient pas d'accord avec la majesté de son rang; si elle les avait bien joués, la chose, encore une fois, eût été égale.

Louis XVI avait de la simplicité, de la bonhomie même; mais il avait le sentiment de sa dignité à un degré assez intime lorsqu'il n'était pas à son enclume avec Gamin: il pouvait bien faire le Vulcain, mais il ne paraissait ainsi que devant un homme dont c'était d'ailleurs le métier d'avoir aussi les mains noires; et voici un fait qui prouve que Louis XVI comprenait fort bien le danger d'un ridicule royal.

Il était un matin plus activement occupé qu'à l'ordinaire, lorsque le serrurier qui travaillait avec lui, et qui s'appelait Jacques Derhin[121], se mit à rire aux éclats en le regardant. Le Roi lui demanda ce qui le mettait ainsi en joie. Derhin riait toujours et ne pouvait parler, mais il montrait à Louis XVI son propre visage, et lui indiquait par là ce qui excitait ainsi sa gaîté. Comme il n'y avait pas de glace dans la forge royale, le Roi passa dans la pièce voisine: aussitôt qu'il se fut regardé, et qu'il put voir son visage tatoué d'une si étrange sorte qu'il en était méconnaissable, il partagea la gaîté de Jacques Derhin, et se mit à rire, de ce bon rire franc et joyeux qu'on connaît peu sous une couronne....

Mais après avoir donné satisfaction à sa propre gaîté, le roi jugea ne pas devoir prolonger celle de son compagnon:

—Jacques, lui dit-il, en lui donnant un louis, tu boiras à ma santé ce soir à ton souper, avec ta femme et tes enfants, mais sans leur raconter ce qui nous a tant fait rire... Tu n'oublieras pas ce que je viens de te dire, mon garçon?...

Et il appuya sur ce dernier mot.

Ce ne fut que bien longtemps après qu'un cousin de Jacques Derhin, employé dans les travaux que je fis faire dans mon hôtel, me raconta ce que je viens de dire. Lui et son frère étaient fort habiles dans leur état de serrurier, surtout pour faire les clefs.