Cette recommandation de Louis XVI prouve qu'il ne voulait pas qu'on pût rire de lui; cette crainte du ridicule me plaît dans un roi.

Comme la Reine était jeune et jolie femme, elle le redoutait moins, parce qu'elle ne s'en croyait pas susceptible. Elle ignorait qu'on peut faire la caricature de la Vénus de Médicis, et qu'on a parodié les plus belles œuvres du génie. Je crois aussi qu'elle méprisait la voix populaire: ceci est encore un tort.

Mais il était excusable en elle. Elle ignorait la valeur de ce terrible mot: le PEUPLE!.. Hélas! elle devait apprendre cruellement à quel degré montait sa puissance. En Autriche, le peuple, encore aujourd'hui, ne songe ni même ne parle sur la classe élevée: pour lui, c'est une autre race que la sienne; il ne lui envie rien, il ne forme là-dessus aucun plan, aucun projet; et s'il est ainsi en 1837, qu'on juge de ce qu'il était en 1784!...

Quant à la noblesse, Marie-Antoinette ne l'aimait ni ne l'estimait. Il y avait peu de familles en France dont l'écusson n'eût une tache dans son blason, et Marie-Antoinette le savait. Aussi lorsque l'offense des duchesses-pairesses la blessa si vivement aux fêtes de son mariage, elle s'en vengea chaque jour depuis cette époque par des épigrammes sanglantes sur les alliances de la haute noblesse avec la finance. Les Noailles surtout furent en butte plus que tous les autres aux traits de sa satire, pour atteindre madame de Noailles, son ancienne dame d'honneur, qui lui faisait des leçons assez sévères sur l'oubli de sa dignité.

Étant un jour sur un âne dans le parc de Versailles, elle tomba. Elle ne voulut pas qu'on la relevât, et riant aux éclats:

—Allez chercher madame de Noailles, pour qu'elle nous dise comment on relève la reine de France, lorsqu'elle ne sait pas se tenir sur un âne.

La Reine eut tort. Le mot, s'il demeure dans l'histoire, ne prouve que pour madame de Noailles, et condamne la Reine... Madame de Noailles se fâcha, et elle eut raison; elle se retira, et eut encore raison. Cette retraite fut d'autant fâcheuse pour la Reine, qu'elle eut lieu à la seconde époque de son séjour en France, lorsque ses différends avec ses deux belles-sœurs et M. et madame de Maurepas divisèrent la société en deux partis, et lorsque la Reine, voulant vivre en simple grande dame, mais point en reine, prit la direction de l'un de ces partis. La retraite de madame la duchesse de Noailles, mais surtout son mécontentement, entraîna toute une puissante famille, celle des Noailles, grande, puissante par ses alliances, illustre par des services rendus à l'État, dans le parti contraire à la Reine. Cette famille mécontente se jeta depuis dans les premières scènes de la Révolution avec les d'Aiguillon et d'autres grands noms, que la Reine avait aussi mécontentés, et qui depuis longtemps dirigeaient l'opinion des salons de Versailles et de Paris.

Marie-Antoinette balançait par le charme de ses manières, dans cet intérieur qu'elle s'était formé chez ses favorites, ce qu'on tramait contre elle dans la faction opposée; et peut-être eût-elle triomphé, si elle n'avait été en même temps la gardienne à Versailles d'un traité[122] nuisible à la France, contraire aux intérêts de l'Europe, mais utile à l'Autriche... L'attachement de Marie-Antoinette à sa maison fut ce qui la perdit. Ses brouilleries éclatantes avec ses deux belles-sœurs achevèrent le mal déjà commencé, en formant à la Cour un parti de femmes toutes occupées à se nuire, en divulguant des aventures quand on en avait; en se donnant des amants quand on n'en avait pas; en se faisant, enfin, tout le mal que des femmes peuvent se faire quand elles ne s'aiment pas et qu'elles veulent se perdre; car tel était l'attachement que les personnes dévouées à Marie-Antoinette lui portaient, que les femmes distinguées par elle répandaient partout, en sortant de son intimité, l'enthousiasme des chefs de partis pour défendre sa cause. C'est ainsi que chez nous les femmes ont eu, de tout temps, une immense influence sur les affaires. C'était dans nos salons que se formaient ces haines et ce fanatisme qui causèrent les premiers effets de la Révolution. À cette époque, le peuple lisait peu. Chaque marchand n'avait pas comme aujourd'hui son journal pour diriger son opinion; mais il avait un cousin maître d'hôtel, une belle-sœur femme de chambre, un frère valet de chambre, qui lui rapportaient l'opinion de leurs maîtres. Cette opinion était souvent contraire à la Reine, parce que le parti opposé à ses intérêts était plus nombreux que le sien; l'opinion passait donc du salon à l'office, et de l'office dans les boutiques ou dans les ateliers de Paris... Ces relations se répandaient même en province, lorsque des familles comme les Noailles, les Voyer d'Argenson, ou d'autres aussi puissantes, allaient passer l'été dans leurs terres.

En remontant plus haut, on voit encore une cause très-positive du malheur de la Reine dans le voyage de Joseph II en France. L'archiduc Maximilien n'avait blessé que la haute noblesse, en exigeant que mademoiselle de Lorraine eût le pas sur les duchesses-pairesses, tandis que l'empereur d'Allemagne alarma tout notre commerce et nos industriels, en se montrant plutôt en voisin jaloux qu'en beau-frère de Louis XVI. Au Havre et à Brest, il se permit même une demande plus qu'indiscrète. C'était cependant un homme supérieur, et n'ayant pas, je crois, autant de projets hostiles contre nous qu'on l'a voulu faire croire pour nuire à sa sœur. Madame, femme de Monsieur, frère du Roi, avait pour la Reine une de ces haines qui ne sont satisfaites que par le malheur de celle qui en est l'objet; elle souleva de nouveau la société à ce second voyage des princes autrichiens; tout lui fut bon pour nuire. L'archiduc Maximilien avait blessé par trop de hauteur; Joseph voulut être populaire, et le fut, en effet, à un point peut-être exagéré. Eh bien! il voulait gagner le peuple, disait Madame!...

L'archiduc Maximilien ayant été voir M. de Buffon, celui-ci lui offrit un exemplaire de ses œuvres.—Je vous remercie, dit le prince, je ne veux pas vous en priver...—Le mot n'est pas heureux.