Il est certain que pour un homme élevé dans les jours qui suivirent le beau règne de Louis XIV, ce qu'il voyait devait lui paraître étrange. Il avait demandé une audience à la Reine. Elle lui fit répondre par la comtesse Jules de Polignac que Louis[125] le prendrait le lendemain dans le grand corridor, en face de la chapelle, au sortir de la messe (c'était un dimanche), et qu'il le conduirait près d'elle. M. de Périgord, étonné de ce rendez-vous, se rendit néanmoins à l'heure fixée au lieu qui lui était indiqué, et y trouva en effet Louis qui l'attendait. Le comte fut à lui, mais le valet de chambre lui fit signe de ne le pas approcher, et s'éloigna d'un pas assez lent pour que le comte pût le suivre[126]. Arrivés dans l'une des galeries extérieures, Louis prit le chemin d'un petit escalier très-étroit et fort obscur, éclairé seulement par des lampes; cela aurait pu avoir l'air d'une aventure, mais le comte n'était plus jeune et n'avait d'ailleurs jamais été beau. Le comte et le valet de chambre montèrent pendant si longtemps, que le comte crut que cet homme se trompait.—Mais où donc me conduis-tu, Louis? lui demanda-t-il enfin. C'était la première question qu'il lui adressait... Il connaissait parfaitement Louis; c'était lui qui était chargé des messages fréquents de la Reine, lorsque madame la duchesse de Mailly[127] était sa favorite bien-aimée.

Louis ne répondit pas, mais il montait toujours; enfin, ils arrivèrent sous les toits. On était alors au mois d'août, et la chaleur était insupportable dans cet endroit, où le supplice des plombs à Venise était presque rappelé... Louis regarda autour de lui pour se reconnaître: C'est cela, dit-il; et tirant une fort vilaine clef de sa poche, il la mit dans la serrure d'une petite porte fort laide également;... mais après avoir tourné deux tours, il s'arrêta et frappa trois petits coups... une voix répondit de l'intérieur et dit d'entrer. Le comte pénétra alors dans une chambre assez sombre... Il passa ensuite dans une seconde pièce fort simplement meublée, où il trouva la Reine seule, qui le reçut ainsi que je viens de le dire.

Le coup d'œil accusateur que le vieux comte jeta rapidement sur l'appartement meublé en perse et en bois peint en blanc, sur la lévite de mousseline brodée de l'Inde, attachée seulement avec une ceinture de ruban lilas, que portait la Reine, fit rougir fortement Marie-Antoinette, et retirant sa main que le comte avait conservée dans les siennes, elle lui dit avec colère:

—Vous ne jugez pas à propos de me plaindre, n'est-ce pas, parce que vous me trouvez pleurant dans un lieu où du moins j'oublie que je suis reine de France?

—Ah! madame! en sommes-nous donc à ce point, que vous regrettiez d'être notre souveraine!... à Dieu ne plaise que ce jour arrive!... ne croyez pas de faux rapports... ne vous laissez pas éloigner de nous.

La Reine était visiblement offensée; le comte le vit.

—Si j'ai laissé voir trop ouvertement l'impression que j'ai ressentie en voyant se confirmer une partie des bruits qui me blessent au cœur depuis que je les entends, que Madame me pardonne! elle est ma souveraine, elle est la maîtresse de mon sang et de ma vie, et je ne veux jamais lui déplaire.

—Mais que disent-ils donc de moi? demanda la Reine avec une anxiété qui montrait qu'en effet elle n'était pas instruite.

Le comte baissa les yeux, mais garda le silence.

—J'exige que vous me parliez avec franchise, comte, et si ce n'est pas assez, je vous en supplie.