Joseph regarda le lieutenant de police avec curiosité.
—C'est que je suis sûr qu'aussitôt que vous pourrez toucher à la Silésie...
Joseph sourit, mais ne répondit pas.
—Et puis on dit que vous avez l'amour des conquêtes, que vous voulez renvoyer sur l'Euphrate les gens qui sont sur la mer Noire... est-ce vrai?...
—Non, répondit sérieusement Joseph... Regardez Pétersbourg plutôt que Vienne pour les affaires de Constantinople...
Tel fut, à peu de choses près, car la place me manque pour tout rapporter, l'entretien de Joseph avec Prost de Royer, ami de Voltaire et de Turgot et de toute la secte d'esprit de ce temps-là. Cette entrevue, qui dura quatre jours, fut ignorée dans le temps, parce que M. de Maurepas craignit que les Français ne fussent blessés et inquiets d'une aussi longue conférence du premier magistrat de la première ville manufacturière de France avec l'empereur d'Autriche; il exigea donc le silence. Quant à Prost de Royer, il le garda pour ne pas faire de peine à Voltaire, qui avait attendu l'Empereur à Ferney, et fut furieux de ne l'avoir pas vu. C'est très-bien à Prost de Royer; cela seul fait juger un homme.
Quoi qu'il en soit, l'effet du voyage de Joseph II fut fâcheux pour la Reine. M. de Vergennes, qui redoutait toujours le retour de M. de Choiseul et de M. de Praslin, présentait au Roi la maison d'Autriche, amie de l'exilé de Chanteloup, comme nuisible à la gloire de la France. Le voyage de l'Empereur, malgré les soins de la Reine, fut présenté sous d'odieuses couleurs de jalousie, d'envie, et de tout ce qui pouvait rendre le roi de France l'ennemi de l'empereur d'Allemagne. Louis XVI, déjà prévenu par les mémoires et les notes laissés par son père sur la maison d'Autriche, n'aimait pas cette maison; il en vint à détester l'empereur Joseph. Quelle que fût sa confiance dans la Reine, jamais elle ne put pénétrer dans une pièce reculée qu'il appelait son cabinet. Cette pièce était située à Versailles sous la chambre aux enclumes, la plus élevée du château. C'était là que le Roi avait déposé ses papiers les plus importants, ceux enfin qui, plus tard, formèrent une terrible accusation, et furent trouvés dans ce qu'on appelait l'armoire de fer.
Ce fut particulièrement à cette époque où elle vit un repoussement qui pouvait devenir général, que la Reine résolut de se faire une société, de former un salon d'où ses amis, comme elle le dit elle-même à M. le comte de Périgord[124], iraient ensuite se répandre dans les différentes sociétés de Paris, et la défendre là contre ses ennemis.
—Je suis bien malheureuse, mon cher comte, lui dit-elle ce même jour, en lui présentant sa belle main, que le vieux comte baisa avec ce respect qu'avaient pour leur souveraine les courtisans de cet âge, qui avaient été nourris dans la crainte et le respect du Roi et des femmes... Je suis bien malheureuse.—M. de Périgord se sentit ému au fond de l'âme en voyant cette femme, jeune et belle, reine du plus bel empire, lui disant presque en pleurant:—Je suis bien malheureuse!
M. le comte de Périgord jeta un coup d'œil rapide autour de lui, et baissant ensuite les yeux, il ne répondit pas... C'est que ce qu'il voyait blessait en lui tout ce que l'éducation et des préjugés fortement enracinés l'avaient accoutumé à considérer comme inviolable;... ce qu'il voyait enfin brisait ce qu'il supposait encore être respecté par la Reine...—Dès ce jour, disait-il à ma mère, je jugeai la France perdue.