—Jamais, disait plus tard M. de Périgord, cette conversation ne sortira de ma pensée ni de mon âme... La Reine avait en moi un serviteur; de ce jour elle eut un ami de plus, car je compris qu'elle était calomniée... mais elle prêtait à cette calomnie, et je ne pus m'empêcher de le lui dire.

—J'agirai donc autrement, puisque l'on m'y force, répondit-elle; mais je n'en continuerai pas moins à vivre pour moi quelquefois, et pour mes amis... Cette retraite me plaisait... J'y soupais avec quelques personnes assez discrètes pour n'en pas parler; nous y avons ri et causé comme de simples humains, ajouta-t-elle en souriant... Le Roi y est venu quelquefois, mais en me demandant de n'y pas souper, car rien au monde ne lui ferait manquer l'heure de son souper de famille. Maintenant que vous avez vu tout cela de près, mon cher comte, me donnez-vous l'absolution?

M. de Périgord n'était pas éloquent avec toute sa bonté; eh bien! il le devenait en parlant de la Reine lorsqu'il racontait cette histoire. Je la lui ai entendu dire bien souvent, et toujours de même quant au fond, mais jamais d'une manière semblable quant aux détails de l'impression qu'il avait reçue de la Reine ce jour-là...

La Reine, en effet, changea immédiatement de façon d'être. Elle allait quelquefois chez madame de Polignac, elle y fut presque tous les jours: son affection pour la comtesse Jules, qui alors n'était pas encore gouvernante des enfants de France, et qui recevait tout son lustre de l'amitié de la Reine, justifiait assez son assiduité à aller chaque soir chez elle. Mais la Reine fit bien savoir qu'elle désirait qu'on vînt chez madame de Polignac comme si on était venu chez elle. Le fond de cette société, comme je l'ai déjà dit, était: madame la comtesse Jules et son mari, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse de Grammont, madame la marquise de Bréhan, le comte d'Artois, madame la comtesse de Châlons, messieurs de Vaudreuil, monsieur le baron de Bésenval, le comte de Fersen, les d'Hautefort, la maréchale d'Estrées, le comte Étienne de Durfort, le comte Louis de Durfort, la duchesse et le duc de Duras, MM. de Coigny, et quelques autres personnes telles que monsieur de Breteuil, madame de Matignon... mais ils étaient moins souvent appelés que les premiers noms que je viens de dire.

La jalousie que la Reine excita de nouveau par cette faveur insigne d'aller chaque soir souper chez madame de Polignac, déchaîna encore davantage contre cette famille.

Cependant madame la comtesse, depuis duchesse de Polignac, était une personne parfaitement faite pour plaire à Marie-Antoinette: elle était douce et bonne, avait une belle âme et comprenait la vie sous le côté le plus honorable, bien qu'elle eût peu d'esprit, quoi qu'en disent quelques biographies écrites dans le temps du ministère de son fils. Elle était charmante: sa figure avait un éclat de blancheur; ses yeux, les plus beaux du monde, avaient un regard doux comme elle-même; son sourire était candide; ses manières, sa voix, en elle tout plaisait et attachait... Elle venait de se marier et avait peu d'espoir de faire une aussi brillante fortune que celle qui lui fut envoyée par le Ciel. Lorsque sa belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac, obtint une place de dame pour accompagner, chez madame la comtesse d'Artois, la Reine alors connut la comtesse Jules, et l'aima au point de lui accorder sa confiance et des marques d'une affection peu commune. Le comte Jules fut fait premier écuyer de la Reine en survivance du comte de Tessé, et duc héréditaire en 1780. Le comte de Grammont, demandant en mariage la fille de madame la duchesse de Polignac, fut créé duc de Guiche, mais duc à brevet, et fait capitaine des gardes-du-corps du Roi... Enfin la Reine, voulant avoir continuellement madame de Polignac avec elle, fit ôter à madame de Rohan-Guémené la charge de gouvernante des enfants de France, et la donna à madame la duchesse de Polignac... et son mari obtint la place de directeur-général des postes et haras de France.

On a beaucoup parlé de tout ce que la famille de Polignac a coûté à la France. J'ai dit comme les autres, et puis en étudiant cette époque, en consultant des gens encore vivants et témoins oculaires, j'ai connu la vérité. La Reine, qui passait sa vie avec madame de Polignac qu'elle aimait tendrement, voulut la combler de biens et des marques de cette bienveillance que le public semblait vouloir lui refuser; mais il est faux que la duchesse de Polignac fut aussi ambitieuse qu'on le lui a reproché. C'était sa belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac, qui était intrigante et avide: la Reine ne l'aimait pas; quant à la duchesse, elle avait peu d'esprit, mais elle avait un jugement sain, et donna souvent d'utiles conseils à la Reine. Une chose digne de remarque, c'est que les favorites de Marie-Antoinette n'avaient pas d'esprit. La princesse de Lamballe était douce, bonne et belle, mais elle avait encore moins d'esprit que madame la duchesse de Polignac. Cela prouverait ce que plusieurs personnes ont dit: c'est que la Reine avait elle-même un esprit ordinaire.

On a voulu ternir cette liaison de la Reine et de madame de Polignac par les plus infâmes calomnies... Il est des choses qui ne se réfutent pas...

Le salon de la gouvernante des enfants de France devint donc celui de la Reine; on invitait à souper en son nom, on y priait en son nom pour un concert ou pour une comédie.

Ce surcroît d'une immense faveur acheva de soulever la haute noblesse, déjà irritée contre la Reine, qui lui rendait, au reste, haine pour haine, et qui peut-être n'était aussi bien pour la famille de Polignac que pour prouver qu'elle pouvait créer une famille puissante et la transformer, par sa seule volonté, du néant au faîte du pouvoir.