On refuse encore aujourd'hui aux Polignac d'être d'une haute noblesse: on prétend qu'ils ne sont qu'entés sur les Polignac et qu'ils s'appellent Chalançon... Quoi qu'il en soit, le cardinal de Polignac a illustré cette famille; mais elle était encore en 1774 dans un tel état de médiocrité, qu'à peine possédaient-ils huit mille livres de rentes avec une petite baronnie en Languedoc; leur position de fortune, ai-je souvent entendu dire à des habitants de leur province, n'était pas au niveau de la bonne bourgeoisie pour la fortune.

J'ai beaucoup entendu parler de la comtesse Diane de Polignac, et les avis sont assez unanimes sur son compte; laide, méchante, ambitieuse et fort intrigante, on prétend que, chaque matin, elle dictait à sa belle-sœur sa conduite de la journée, et lui donnait la liste des places et des grâces à demander. Je crois que c'est exagéré comme le reste, mais je dirai comme je l'ai déjà dit: C'est une pensée qui peut être vraie et qu'il ne faut pas rejeter...

D'autres ont vu madame la duchesse de Polignac sous un jour bien différent: on la juge comme une femme d'une âme forte et d'un esprit calculé, n'ayant nul besoin d'être dirigée, et dirigeant elle-même; on lui attribue un grand courage et beaucoup de résolution. D'après cette nouvelle manière de la juger, elle aurait méprisé cette coutume humiliante de n'avancer à la Cour qu'à pas lents; elle voulut tout obtenir par surprise de la fortune, parce qu'elle comprenait qu'elle pouvait aussi tout prendre en un moment. Les noëls, les vaudevilles, les caricatures, tout ce qui frappe les gens qui sont placés en haut lieu ne lui fut pas épargné. Le seul M. de Calonne, dans le livre qu'il publia plus tard en Angleterre, voulut y prouver que la famille Polignac n'avait rien coûté à la France, ou du moins presque rien.

La comtesse Diane était généralement détestée, et c'était un problème que la faveur d'une telle femme. Arrivée à la Cour en 1775, en qualité de dame pour accompagner Madame, comtesse d'Artois, ce qui était, comme service d'honneur, la place la plus médiocre de la Cour, elle était devenue dame d'honneur de madame Élisabeth, qui, aussi douce, aussi angélique qu'elle était belle, en vint au point de tellement redouter la comtesse Diane, qu'elle quitta un beau jour Versailles, et vint à Saint-Cyr pour échapper à sa tyrannie. Le Roi, désespéré, et qui détestait lui-même madame Diane, s'en alla lui-même rechercher sa sœur à Saint-Cyr, en la suppliant de revenir, de patienter et souffrir[129] la comtesse Diane. Le résumé de tout ce qu'on vient de lire, c'est que la famille Polignac avait un immense crédit par le moyen de la Reine, qu'elle plaçait entre elle et la nation comme une garde avancée.

J'ai parlé de la société de la Reine dans le salon de la gouvernante des enfants de France, ou plutôt dans le salon de la Reine elle-même. Cette société avait parmi elle de singulières innovations. La Reine ne pouvait pas se déguiser la vérité de sa situation: elle voulut tenter de la braver, et ne pouvant pas avoir dans son intimité des femmes titrées, elle voulut au moins avoir des gens qui l'amusassent, et elle y attira des artistes et des hommes amusants. De ce nombre fut Rivarol. Sans doute Rivarol était un homme d'un esprit supérieur, mais il n'avait que de l'esprit, et cela ne suffit pas pour rapprocher les distances qui existent entre un sujet et le souverain. Quoi qu'il en soit, cette admission suffit pour autoriser Rivarol à émigrer, et son frère à jouer le rôle d'une victime de l'empereur Napoléon, parce qu'il aimait les Bourbons; et par suite de cet attachement aux Bourbons, il se crut obligé de faire un quatrain qui devait lui attirer les honneurs de la proscription s'il eût été surpris, et cela, pourquoi, je vous le demande? Je sais bien qu'on peut crier: Vive le Roi! sans être M. de La Trémouille; cependant je trouve toujours un côté ridicule à ces passions de drapeau blanc qui prennent à des individus comme un accès de fièvre, sans but, sans motif, seulement pour faire du bruit; maintenant nous en avons un assez bon nombre en France comme cela, et remarquez que ceux qui crient si haut n'appartiennent ni par leur naissance, ni par leur position, à cette opposition du faubourg Saint-Germain qui, dans le silence, fait des vœux plus actifs pour le retour de la famille exilée. Mais en l'honneur de quoi ces gens crient-ils si haut? on n'en sait rien, ou plutôt on le sait bien. Ils ont crié: Vive l'Empereur! aussi fortement qu'ils crient maintenant vive Henri V! ou vive Henri IV! C'est vrai au moins ce que je vous dis là.

La Reine voulut jouer la comédie dans ses petits appartements; elle y remplit elle-même, ainsi que je l'ai déjà dit, de méchants rôles, qu'elle jouait mal elle-même. Cette manie de comédie devint alors universelle, parce que tout en blâmant la Cour, on l'imite toujours. Il y eut des théâtres, des comédies, dans presque toutes les maisons de campagne et les châteaux, ainsi que dans beaucoup de maisons de Paris, et les enfants eux-mêmes apprirent à déclamer. Beaucoup y perdirent leur temps, mais d'autres profitèrent des leçons et prirent un vrai plaisir en déclamant et jouant sur le théâtre qui fut organisé chez madame de Polignac.

Madame de Sabran, qui fut depuis madame de Boufflers, avait deux enfants: l'un était le comte Elzéar de Sabran, et l'autre, mademoiselle Louise de Sabran, qui, depuis, devint madame de Custine, belle-fille de ce vieux guerrier si lâchement assassiné! Mademoiselle de Sabran, déjà belle comme un ange, avait alors douze ans, et son frère un ou deux de plus. Ces deux enfants, élevés par leur mère, avaient un charmant talent, non-seulement de déclamation, mais de jeu théâtral. La Reine, ayant entendu parler de ces petits prodiges, voulut les voir et les entendre. Un théâtre fut monté exprès chez madame de Polignac, et les jeunes artistes y jouèrent Iphigénie en Tauride: mademoiselle de Sabran faisait Iphigénie et M. de Sabran remplissait le rôle d'Oreste. Les autres acteurs étaient Jules de Polignac[130], les deux demoiselles Dandlaw, depuis mesdames d'Orglande et de Rosambo. Le succès fut complet; on avait préparé un souper pour ces jeunes acteurs: on les fit mettre à table, où le Roi et la Reine LES SERVIRENT et se tinrent debout, l'un derrière Oreste, l'autre derrière Iphigénie. Mademoiselle de Sabran, quoique fort jeune encore, était déjà de cette remarquable beauté qui la rendit célèbre lorsque, plus tard, elle se montra vraiment héroïne en consolant son beau-père dans son cachot, et lui servant d'ange gardien, lorsqu'il était en face du tribunal de sang qui le jugeait. Cette jeune personne, belle et charmante, que la Reine aimait à entendre chanter, à faire causer, partit de cette cour si brillante de Versailles pour aller dans un couvent... Là, plus de fêtes, plus de spectacles, plus de ces joies mondaines qui montraient sa beauté dans son vrai jour. Elle résista aux sollicitations de la Reine et de madame de Polignac; elle alla au couvent, et un an après, elle voulut y prendre le voile! Madame de Sabran s'y refusa et la maria avec M. de Custine, qui, lui aussi, mourut sur l'échafaud comme son père, et la laissa veuve avec un enfant[131], deux ans après leur mariage. Elle fut une noble héroïne après comme avant cette cruelle catastrophe.

Parmi les habitués les plus intimes que la Reine accueillait dans le salon de madame de Polignac, j'ai oublié de nommer le prince et la princesse d'Hennin, et les Dillon, surtout celui qu'on appelait Édouard ou plutôt le beau Dillon: on a prétendu que la Reine l'avait aimé, je ne le pense pas.

La comédie ne fut pas longtemps une distraction pour la Reine. Cela l'ennuya bientôt, parce qu'elle jouait mal et qu'elle voyait qu'elle n'avait aucun succès; car on disait hautement:

C'est royalement mal joué!...