Alors on fit de la musique.—La Reine chantait et chantait aussi mal qu'elle jouait; mais elle était bonne musicienne, et la chose allait encore mieux qu'à la comédie; on faisait donc de la musique, et cela lui fut utile le jour où, voulant parler à M. de Fersen un langage plus clair que celui des yeux, elle chanta ce bel air de Didon: Ah! que je fus bien inspirée quand je vous reçus dans ma cour!

Cependant je ne crois pas que cette affection ait été autre chose qu'une très-vive coquetterie de cœur. La Reine fut si sérieusement occupée à l'époque où elle est accusée de cette liaison avec M. de Fersen, qu'il n'est pas croyable qu'elle ait eu de longues heures à consacrer à l'amour... Comment aimer avec l'existence infernale que cette malheureuse princesse subissait alors.

Le fait réel de cette société intime, c'est qu'il y avait à cette époque un relâchement de mœurs très-fortement excité par le siècle lui-même... Je ne crois pas qu'une jeune et agréable femme comme madame de B....n, par exemple, pût résister longtemps à une séduction, à laquelle concourent tous ceux qui l'entourent, et que mettent en pratique des hommes comme le baron de Bésenval, le vicomte de Ségur, le marquis de Vaudreuil, et des femmes comme la comtesse Diane de Polignac et quelques autres.—M. de D...... n'était pas un homme corrompu, et cependant il a agi avec madame de B....n comme un homme digne de faire l'original de Valmont. Mais alors, cela paraissait tout simple.

La cour de France avait, au reste, une telle réputation dès la seconde année du règne de Louis XVI, qu'on vit les arts eux-mêmes en proclamer la turpitude... Le cabinet du Roi ordonna la grande et belle gravure du sacre. Jamais on ne vit une plus belle gravure! l'exécution en est d'un fini accompli, le burin en est presque aussi pur que celui de M. Godefroy dans la bataille d'Austerlitz. Je fais là un singulier rapprochement, quant au sujet...

On voit dans cette gravure du sacre le Roi, la Reine et la famille royale, les grands de l'État, au moment le plus intéressant du sacre... Où croirait-on que l'auteur a placé le tableau des vices de la Cour? sur les vitraux de la métropole de Reims, gravés dans le haut de l'estampe!...

Quant à madame de Polignac, dont la douceur et la bonté sont bien plus réellement le portrait que le caractère ambitieux qu'on lui prête, elle avait une liaison qui était avouée, comme cela était assez généralement. M. le marquis de Vaudreuil était son amant, et cela sans que M. de Polignac songeât à s'en fâcher.—Il était convenu que madame de Polignac avait M. de Vaudreuil; cela suffisait pour que la femme qui engageait madame la duchesse de Polignac à souper engageât aussi M. de Vaudreuil:—elle aurait failli à la politesse et au bon goût sans cette attention, et aucune femme du grand monde n'y aurait manqué...

Lorsque mademoiselle de P......c fut mariée, elle devint l'un des plus charmants ornements du salon de sa mère: elle était jeune et charmante; mais elle avait été à une école bien scabreuse pour une jeune fille. Il y avait d'ailleurs si peu de charme dans la personne de M. de G....., qu'en vérité sa femme était excusable d'être en contravention avec son propre serment. Archambaud de P....... était alors l'homme le plus charmant de la cour de France; il était jeune, élégant, riche[132], et surtout à la mode, par une foule de succès et d'aventures qui devaient éblouir une jeune femme entrant dans le monde et encore sous le prestige de ce que peut sa vertu sacrifiée et l'abandon de ses devoirs. Madame de G..... aima donc Archambaud, et M. de G..... fut oublié. Archambaud fut pendant longtemps sous le charme d'un sentiment plus tendre que ce qu'il avait ressenti jusqu'alors; pour ne pas compromettre madame de G....., il prenait toutes les mesures pour cacher leur commerce. Mais soit que le temps lui inspirât enfin moins de sollicitude, une nuit, comme il sautait par une des fenêtres de l'appartement de madame de G....., il tomba au milieu d'une patrouille de gardes-du-corps. L'officier qui la commandait le reconnut à l'instant; mais, malgré ses instances, il ne put s'empêcher de l'arrêter et de le conduire à l'officier supérieur, qui commandait cette même nuit dans le château. Il se trouva que cet officier était des amis du comte de P.......; il le reçut bien et lui dit en riant qu'il croirait tout ce qu'il lui voudrait dire. Archambaud, le voyant en si bon train de crédulité, lui dit qu'il avait eu une fantaisie pour une femme-de-chambre de madame de G...... L'officier supérieur, qui était M. d'Agout, neveu du vieux lieutenant des gardes-du-corps, se mit à rire de bon cœur et félicita M. de P....... sur sa bonne fortune, mais ne crut pas un mot de ce qu'Archambaud lui avait dit.

«S'il m'avait demandé ma parole, dit M. d'Agout, je lui aurais gardé le secret; mais il veut m'attraper, et je ne suis tenu à rien.»

Il y parut bientôt. Deux jours n'étaient pas écoulés, qu'il circula dans Paris une chanson dont le refrain si connu depuis était:

Sautez par la croisée, etc.