Le premier acte qu'il fit, pour constater l'état de guerre qu'il commençait lui-même, fut ce qu'il voulait faire faire au Roi lors de son sacre. Il voulait changer la formule du serment que les rois de France prêtaient en recevant l'huile sainte. Une phrase surtout le choquait, c'était celle qui parlait de l'extermination des hérétiques; le serment de ne jamais pardonner aux duellistes, serment illusoire d'ailleurs, parut encore absurde à M. Turgot: il voulait que le Roi y substituât celui de tout faire pour détruire le duel.—En tout, M. Turgot trouvait le serment prêté par le Roi beaucoup trop favorable au clergé et sans dignité pour le Roi.—Il voulait bien autre chose: il voulait que Louis XVI se fît sacrer à Paris, d'abord par économie puis, pour détruire la dévotion locale attachée aux lieux, affaiblir de grands souvenirs non pas historiques, mais qui passaient pour tels et agissaient puissamment sans aucun résultat utile. C'est ainsi que le baptême de Clovis et la fable de la sainte ampoule apportée par une colombe directement du ciel étaient déjà attaqués par les critiques. Turgot voulait aller au-devant et se conduire avec une raison éclairée, ainsi qu'elle devait luire au dix-huitième siècle.

Au premier bruit de ces étranges innovations, le clergé jeta les hauts cris. Faire sacrer le Roi à Paris!... cela s'était-il jamais vu!!!... On pouvait leur répondre qu'il y a commencement à tout. Mais le Roi, effrayé des cris de rage qui retentissaient autour de lui et surmontaient le bruit de son enclume, le Roi décida que le sacre se ferait à Reims; cela engloutissait plusieurs millions au moment où le trésor était vide... mais on n'en était pas à compter le nombre des fautes non plus que leur gravité.

Rien n'est plus remarquable que la conduite du clergé non-seulement à cette époque, mais dans les années qui suivirent. La masse du clergé était timide et surtout inquiète sur les événements; elle prévoyait justement que si la monarchie tombait, le clergé tombait avec elle. Si la monarchie, au contraire, triomphait dans ses démêlés avec la philosophie, le clergé conservait ses bénéfices, ses évêchés, ses forêts, ses immenses possessions, ses titres chevaleresques presque identifiés à ses crosses, ses mitres, ses clochers et ses cathédrales; il conservait son rang dans l'État, dont il était, depuis Clovis, une partie constituante et constitutive; il conservait dans les États généraux des provinces son autorité individuelle et indivisible, sans laquelle aucun autre ordre ne pouvait statuer. Il était en apparence le conservateur des mœurs publiques, la règle de la doctrine, de la croyance la plus suivie et établie dans l'État. Successeur immédiat des druides, il avait hérité non-seulement de leurs temples et de leurs autels, mais aussi de la croyance aveugle des peuples. C'était devant ses livres liturgiques que Clovis et les Francs, que les conquérants des Gaules avaient courbé leur tête et déposé leur framée... Aussi le roi de France était-il nommé dans les actes et les traités le roi très-chrétien.—Partout dans ses souvenirs le clergé de France avait de hauts motifs d'orgueil et en même temps d'inquiétude, comme ceux qui possèdent beaucoup et craignent de perdre.

C'est dans de pareils esprits que la philosophie jeta de vives alarmes, à la première parole que firent entendre ses sectaires. Cependant il s'éleva du sein de ce même clergé une minorité philosophique ou politique, comme on voudra l'entendre, qui causa le plus grand étonnement, et M. Turgot devint tout naturellement le chef de cette phalange hérétique.

Comme la haute société de Paris prit parti dans les disputes des évêques, je vais en parler pour que chaque ressort qui faisait mouvoir cette grande machine soit familier à celui qui suit l'histoire de cette même société à la fois dévote, dissolue, folle et sérieuse.

Le parti des évêques politiques, connus sous le nom de prélats administrateurs, avouait hautement sa partialité en faveur de M. Turgot et de M. de Malesherbes. Ce parti était composé d'hommes très-forts. C'était d'abord M. de Dillon, archevêque de Narbonne, président- des États du Languedoc, homme de génie et d'un esprit d'une vaste capacité, mais paresseux et de cette nonchalance coupable qui n'est pas excusable lorsque l'esprit montre qu'il peut être actif pour le plaisir. L'archevêque de Narbonne a fait du bien cependant à son diocèse[134], mais il ne s'occupait que de ses plaisirs, chassait une partie de l'année, et ressemblait au Damp abbé de Petit Jehan de Saintré. Je ne sais pas s'il avait des rendez-vous avec une dame des Belles-Cousines, mais je sais que l'archevêque faisait un chamaillis de désespéré dans ses bois. Pendant qu'il menait ainsi joyeuse vie, il s'avisa un jour de trouver mauvais que les curés prissent la même distraction que lui: il défendit la chasse à ses curés dans un mandement très-sévère. Un jeune curé, qui rencontrait tous les jours son archevêque sonnant tayaut, ne fit que rire du mandement, et continua sa chasse; il fut pris en faute par un garde de l'archevêque. Monseigneur fit suspendre le curé, qui fut sévèrement réprimandé, et pour punition envoyé dans la Haute-Provence, dans un village presque perdu au milieu d'un pays désert.

Le curé réclama; il avait quelque protection à la Cour; l'affaire vint aux oreilles du Roi: il n'approuvait pas la chasse pour un ecclésiastique, mais il était équitable; et M. de Dillon, punissant une chose qu'il se permettait, lui semblait injuste.

—Monsieur l'archevêque, lui dit un jour Louis XVI, vous aimez beaucoup la chasse?

—Oui, Sire.

—Je le conçois, et moi aussi. Mais vos curés l'aiment également beaucoup..... Pourquoi donc la leur défendez-vous, puisque vous vous la permettez? vous avez tort comme eux.