—Par une raison très-simple, Sire, répondit froidement l'archevêque: c'est que mes vices viennent de ma race, et que les vices de mes curés sont d'eux-mêmes.
À côté de M. de Dillon on remarquait l'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin; avec moins de supériorité que l'archevêque de Narbonne, M. de Boisgelin était un homme remarquable: la Provence a conservé un bon souvenir de son administration.
M. de la Luzerne, évêque de Langres et pair ecclésiastique, était un homme supérieur: ancien grand-vicaire de M. de Dillon, il était en même temps son élève. M. de Cicé, archevêque de Bordeaux; M. de Colbert, évêque de Rhodez, une foule d'autres prélats, avaient, comme M. l'archevêque de Narbonne, l'esprit à la mode, l'esprit réformateur et suivait surtout la bannière du cardinal de Loménie, alors archevêque de Toulouse: il était habile, mais inférieur à M. l'archevêque de Narbonne.
Cette faction, comme on peut le penser, était détestée du parti contraire, qui était la majorité, et, s'il faut le dire, la majorité respectable du clergé de France. Il y avait sans doute beaucoup d'esprit dans tous ces hommes que je viens de nommer; mais quand on n'a pas l'esprit de son état, on est à côté de la nullité. La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien: à la tête de ces prêtres exaltés était Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. C'était un homme sévère, pieux et vertueux, mais trop rigide peut-être, et ne sachant pas ramener la brebis qui s'éloignait du bercail... Ce parti de zélés presque fanatiques n'avait de relation avec le Gouvernement que pour lui opposer les saints canons, les saints pères de l'Église... Louis XIII, Louis XIV et Louis XV avaient eu une grande vénération pour les décisions de l'archevêque de Paris, lorsqu'il parlait au nom des pères de l'Église, et ils l'avaient prouvé en ordonnant les superbes éditions des Conciles et des Pères de l'Église, sorties des presses du Louvre.
Mais sous Louis XVI, le pouvoir avait changé de main: il n'était plus dans celle de la masse du clergé, et voilà pourquoi la majorité était si craintive et la minorité si audacieuse...
L'archevêque de Paris était un soir chez lui, plus inquiet que jamais sur les maux dont l'Église allait être accablée, lorsqu'on lui annonça un homme dont le nom le fit tressaillir de joie: c'était M. de Pompignan[135], le frère de Lefranc de Pompignan, prélat de mœurs simples et pures, un homme tout en Dieu, et de ces êtres comme il en donne trop peu à la société. M. de Pompignan était vénéré du parti religieux, qui reconnaissait en lui un homme du plus rare mérite, et le parti philosophique ne pouvait lui refuser cette estime forcée que la vertu impose même au vice. Il avait de l'esprit; et lorsque M. de Voltaire a lancé sur lui les traits de son amer sarcasme, il a montré seulement que son jugement était obscurci par la haine qu'il portait au poëte, frère du prélat.
Au moment où M. de Pompignan entrait chez l'archevêque de Paris, celui-ci revenait de l'église, où il avait été dire le salut, quoiqu'il fût souffrant et même assez sérieusement malade. M. de Pompignan lui en fit des reproches.
—Hélas! dit l'archevêque, ne faut-il pas s'incliner devant Dieu pour en obtenir un regard de pitié?... La France est marquée du sceau de sa colère, monsieur!... et je le vois avec larmes!...
—Prions-le, dit l'évêque avec émotion... Jamais nous n'eûmes autant besoin de sa miséricorde.
—Savez-vous quelque nouvelle fâcheuse? s'écria l'archevêque, en s'élançant vers le prélat, avec une agitation qui était loin de ses habitudes sérieuses et de l'expression de sa physionomie: car ses traits semblaient taillés dans du marbre, si ce n'était son regard qui devenait flamboyant lorsqu'il croyait avoir à punir une faute grave, comme délit religieux: aussi n'avait-il rien d'apostolique ni dans la pensée ni dans la parole.