—Monseigneur, dit-il à l'archevêque, je suis prêt à porter la parole de vérité au pied du trône. Dieu m'accordera la grâce de toucher le cœur de notre monarque... ne tient-il pas celui des rois dans sa main?...

—Ah! vous êtes un véritable apôtre! dit l'archevêque... Dieu vous doit son assistance!...

—Je suis un prêtre suivant la route de son devoir, répondit M. de Pompignan... Mais qui me donnerez-vous pour adjoint dans cette démarche difficile?

—Pourquoi pas notre jeune promoteur[137]? dit M. de Boyer.

—L'abbé de P.......... L'abbé couleur de rose! reprit avec un ton d'aigreur M. de Beaumont...

—C'est un jeune homme d'un esprit bien remarquable, ne vous y trompez pas, dit M. de Pompignan... Je crois que nous pourrions le prendre comme bon auxiliaire... Quant à celui qui doit présider notre députation... je crois qu'il faudrait un rang plus élevé que le mien dans l'Église...

Les différents noms de ceux qui alors se trouvaient réunis dans Paris pour cette assemblée générale du clergé, furent passés en revue par tous les prélats qui composaient la société de M. de Beaumont... Aucun ne paraissait convenir... on présentait et puis on retirait; on était loin de s'attendre à celui qui porterait la parole au Roi.

J'ai déjà dit que M. de Pompignan était non-seulement chéri de la partie bien pensante du clergé, mais qu'il était aussi estimé de la minorité philosophique; l'assemblée du clergé le nomma donc avec empressement et lui adjoignit l'abbé de P......d, depuis M. de T.........: il était alors connu pour un homme d'esprit, fécond en ressources... prévoyant sans sagesse, et avant tout ami des plaisirs et du monde... Il fut nommé avec M. de Pompignan; mais le plus curieux, c'est que le président de la députation fut le président du bureau de la religion... l'archevêque de Toulouse, monseigneur de Loménie! lui, l'homme le plus athée de cette assemblée du clergé, qui déjà renfermait dans son sein des têtes à fortes croyances, qui mettaient tout en doute!... mais il sentait le besoin d'une religion au milieu de son pyrrhonisme, et il le disait comme poussé par une puissance plus forte que l'enfer.

La Cour nomma pour ses commissaires M. Turgot et M. de Malesherbes... Ainsi la philosophie était dénoncée à la nation par ses disciples et ses protecteurs... Comment M. de Malesherbes et M. de Loménie se sont-ils abordés?... l'archevêque de Toulouse!... ami et confident de M. Turgot pour tous ses plans et pour ce qu'il voulait amener de nouveau dans cette même Église gallicane, dont les prélats se séparaient comme jadis, lorsque commença la funeste scission qui déchira l'Église et en fit deux parts devant le Seigneur... Sans doute M. de Malesherbes et l'archevêque de Toulouse dûrent sourire comme les augures de Rome quand ils se rencontraient. L'abbé de P....... était bien jeune à cette époque: il avait à peine vingt et un ans. Il fallait donc qu'on le connût déjà pour un homme de haute capacité pour qu'il fût choisi par l'assemblée générale du clergé de France. L'abbé Maury, qui ne l'aimait pas, m'en parlait avec un sentiment profond qui ressemblait à de la haine, toutefois en lui reconnaissant bien de l'esprit[138].

Mais la partie étrange de cette affaire fut le rapport de monseigneur l'archevêque de Toulouse, qui, en sa qualité de président du bureau de la religion à l'assemblée générale, fut chargé de cette besogne: il dit que jusqu'à présent le Roi avait été sourd aux représentations qui lui avaient été adressées; il rappela celles faites en 1750, première époque où l'influence philosophique avait frappé sur l'esprit public et avait commencé ses ravages, en 1760, 1770, 1772. Enfin, concluait-il, le clergé n'a jamais été écouté!... il faut former des sociétés d'écrivains pour défendre la religion... Les ennemis du christianisme se réunissent pour en saper les fondements: pourquoi ne pas réunir des savants pour le défendre par leur génie?...