M. l'archevêque de Toulouse proposait encore un remède: il proposait de publier un avertissement à la France pour lui dire que sa croyance était menacée. Il citait un ouvrage de M. de Pompignan et proclamait hautement la nécessité que le Roi voulut enfin entendre le cri de l'Église affligée.

M. de Loménie! et c'était lui qui parlait, qui osait parler ainsi!... lui dont la vie presque dissolue, non-seulement comme prélat, mais comme homme du monde, était signalée à la plus dure remontrance; c'était lui qui osait élever la voix en faveur de l'Église souffrante!... C'était une injure... il faut demeurer dans l'impénitence et ne pas articuler des paroles religieuses quand l'impiété est au cœur.

Enfin, le 24 septembre 1775, l'archevêque de Toulouse, l'abbé de P....... et M. de Pompignan, munis des pleins pouvoirs de l'assemblée du clergé, se rendirent tous trois à Versailles pour présenter au Roi les supplications du clergé de France.

Voici quelques parties des remontrances déposées aux pieds du Roi...: c'est M. de Loménie qui parle; lui, l'un des chefs les plus ardents de ce parti philosophique qui était signalé dans le royaume comme devant faire un si grand mal à notre sainte religion... Mais quelle est la première pensée qui s'échappe du cœur de ce clergé qui se plaint? ce n'est pas contre les philosophes qu'elle est dirigée... non, c'est contre les protestants... C'est toujours ce même esprit d'intolérance qui fit révoquer l'édit de Nantes...

«Votre Majesté, disait la députation, verra dans le mémoire que nous avons l'honneur de lui présenter, que les ministres de la religion prétendue réformée élèvent des autels, construisent des temples, forment des établissements... OSENT ENFIN ADMINISTRER LE BAPTÊME et faire la cène!... etc., etc.

«L'autre partie de nos remontrances présente un danger bien plus grand encore: c'est l'incrédulité[140], qui envahit toutes les classes et toutes les conditions; L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE QU'ELLE INSPIRE, SA FATALE INFLUENCE SUR LES MŒURS, ET LEUR DÉPRAVATION QUI EN EST LA TERRIBLE CONSÉQUENCE, ONT QUELQUE CHOSE D'ALARMANT!... et comment les fondements de l'autorité ne crouleraient-ils pas avec ceux de la religion? elle seule place le trône des Rois dans le lieu le plus sûr, le plus inaccessible, DANS LA CONSCIENCE, où Dieu a le sien.

«Ce n'est plus à l'ombre du mystère que l'incrédulité répand ses systèmes; la malheureuse fécondité des auteurs est encouragée par la facilité du débit de leurs ouvrages... On les annonce dans les catalogues, on les étale dans les ventes publiques, on les porte dans les maisons des particuliers... on les expose dans le vestibule des maisons des grands et jusque dans l'enceinte de cet auguste palais, où Votre Majesté reçoit nos hommages et médite d'éloigner de ses États toute espèce de désordre... etc.

«... Les sources les plus pures sont corrompues, Sire; la jeunesse, cette portion intéressante de vos sujets, donnera dans quelques années à la société des maîtres, des pères, des magistrats, des agents de toute nature qui auront contracté par une longue habitude le langage et les principes de l'irréligion[141]...

«Et qui oserait vous répondre, Sire, que l'irréligion a laissé intacte cette première éducation, dont dépendra le sort de la génération future, et UN JOUR LE SORT DU ROYAUME... Les projets de l'irréligion sont sans bornes; elle menace tout ce qu'elle n'a pas atteint[142]... Ôtez la religion au peuple, et vous verrez la perversité, aidée de la misère, se porter à tous les excès;... ôtez la religion aux grands, et vous verrez les passions, soutenues par la puissance, se permettre les excès les plus atroces et les passions les plus viles!...»

J'ai été assez heureuse pour me procurer ces remontrances: je les ai données telles qu'elles furent présentées au Roi par M. l'archevêque de Toulouse, l'un des hommes les plus athées de France; par M. de T........d, homme de plaisirs, et sans aucune de ces grandes pensées qui animent les âmes qui appartiennent à ceux appelés à sauver des empires: le seul M. de Pompignan paraissait dans cette députation comme pour dire à la France que son clergé possédait encore des hommes vertueux... Quant à ses deux collègues, ils parlaient peut-être de bonne foi dans ce moment, car ils voyaient que la machine s'en allait s'écroulant et que les premiers coups portés à sa base l'avaient été par eux-mêmes!... et puis, M. de T........d, quoique bien jeune encore, était déjà promoteur du clergé... il avait des bénéfices; et l'archevêque de Toulouse avait, à ce même moment, trois cent mille livres de rentes de biens du clergé!... Le mal qui apparaissait presque gigantesque dès les premiers jours leur fit donc une telle peur, que les plus inquiétantes paroles furent articulées par ces mêmes bouches qui, quelques années avant, prêchaient l'athéisme..., reconnaissaient que le mal était grand et voulurent le réparer, par suite, au reste, d'une très-passagère impression; mais ils éprouvèrent là une très-grande vérité: c'est que rien n'est facile à faire comme le mal et rien de plus difficile que le bien, même pour réparer. Le mal est une goutte d'eau forte qui corrode et dévore...; le bien n'empêche ni la blessure ni la cicatrice.