«Il est une autre terrible conséquence de l'incrédulité, Sire, c'est L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE qu'elle inspire,... etc.

«... Tous les désordres se tiennent par la main et se suivent nécessairement:... LES FONDEMENTS DES MŒURS ET DE L'AUTORITÉ DOIVENT CROULER AVEC CEUX DE LA RELIGION... Autrefois, on était vicieux par faiblesse: le vice connaissait au moins la honte et le remords;... aujourd'hui on est vicieux par système.

«Et cependant on prêche ouvertement contre notre sainte religion..... D'où viennent ces principes destructeurs de toute autorité?».......................

Maintenant, voici le plus curieux de cette pièce si étrange elle-même:

«Sire, les rois ont entre les mains un moyen efficace de protéger la religion et la vertu...: c'est l'appât des récompenses... Loin de nous la pensée d'accréditer, d'encourager de faux rapports, les soupçons inquiets, les délations odieuses!... Mais que l'homme irréligieux soit exclu de toutes les faveurs...; que l'homme corrompu soit repoussé des places et n'ait aucune part à votre estime et à votre confiance; que les places qui ont le plus d'influence sur les mœurs ne soient plus confiées qu'à des hommes dont la conduite sera exempte de tout blâme...»

On croit rêver en lisant une semblable pièce! Moi-même, j'ai été obligée de la relire pour me convaincre que l'archevêque était bien le même homme qui professait l'incrédulité voltairienne à l'aide des préceptes bien connus et les plus corrupteurs de Diderot, de l'abbé Raynal, et de tous ceux qui crurent faire merveille en démolissant l'ancienne maison sans avoir une seule pierre à côté d'eux pour en rebâtir une nouvelle... Hélas! ils ne pouvaient même employer les décombres qu'ils avaient faits!... Le sang les avait rougis... La flamme les avait calcinés!... Ainsi donc, bande noire formée avant le temps, les mauvais prédicateurs philosophes firent alors un mal immédiat que leur esprit, naturellement supérieur, leur fit apercevoir aussitôt... Alors ils voulurent arrêter le torrent... mais il n'était plus temps!... les vagues surmontaient la digue... Tout fut brisé... tout fut englouti... élèves et maîtres!... Quelques-uns surgirent au-dessus des flots et parvinrent à s'emparer d'une portion d'héritage maudit échappée au feu et au carnage... Est-ce une leçon pour eux?... est-ce une leçon pour nous?... Hélas! l'expérience en donne-t-elle jamais!...

La réponse du Roi à ces remontrances fut laconique et assez remarquable pour en faire mention. Il dit à M. de Loménie qu'il comptait que les évêques, par leur sagesse et par leur exemple, continueraient de contribuer au succès de ses soins.

La réponse transmise par M. de Malesherbes à M. de Loménie, et par M. de Loménie à l'assemblée du clergé, ne lui donna aucune satisfaction. Elle délibéra séance tenante des remontrances itératives sur l'avis de son comité, en représentant au Roi que le mal était à son comble, et que l'hérésie surtout faisait de terribles progrès.—Le Roi répondit cette fois qu'il surveillerait la librairie, et assurait le clergé que le bruit qui avait couru de sa prétendue protection aux protestants était faux...

Quelques mois après, Louis XVI appelait un protestant au ministère!......

Si le clergé s'était trouvé seul en présence, c'est-à-dire si les deux partis qui le divisaient avaient été seulement les combattants, les effets de cette scission eussent été moins sensibles; mais à cette époque le clergé tenait encore bien plus qu'aujourd'hui à la société de France, mesdames tantes du Roi, madame Louise la carmélite, mademoiselle de Bourbon[143], et puis madame de Marsan, autrefois gouvernante des enfants de France, dont l'autorité était grande dans le monde par ses vertus, sa position et ses relations de famille. Sa société était toute différente du reste de la société de Versailles: c'était comme une ville étrangère pour ainsi dire, et pourtant l'influence était positive, puisque les doctrines de cette société étaient inculquées à des nièces, des sœurs et des filles. Les hommes se moquaient un peu de tout cela; mais telle était alors la haute puissance des liens de famille, que ces mêmes hommes, incrédules sur le fond de la querelle, prenaient en main l'intérêt du parti auquel ils appartenaient, sans savoir s'ils avaient ou non raison. La Reine eut ainsi une foule d'ennemis qui s'éleva contre elle, non pas parce qu'elle paraissait être contre le parti anti-philosophique, mais parce que dans ce parti on comptait madame de Noailles, madame de Cossé, fille spirituelle d'un spirituel père[144], et surtout madame de Marsan, chef du parti Beaumont, et zélée de conviction et de cœur. Ce parti ensuite recevait une puissance réelle de la bonté de sa cause sur beaucoup de points... Le parti philosophique causait en effet des ravages immenses, et le mal faisait de rapides progrès. La conviction était égale des deux côtés. D'Alembert, l'abbé Raynal, Mably, M. de Malesherbes et Turgot, Marmontel, tous ont été d'une conviction profonde lors de cette malheureuse époque, et tous écrivaient avec des intentions pures: la seule exaltation en égara plusieurs d'abord; puis vinrent des haines concentrées, invétérées, des haines de dévots, des effets de factions, et nous en avons vu les terribles conséquences. Cependant il est positif qu'il y aurait de la mauvaise foi à accuser la religion ou la philosophie des malheurs de la Révolution; et les mauvaises actions commises au nom de la religion ou de la philosophie méritent l'animadversion de la postérité. Il faut que justice soit faite à chacun. La conduite des philosophes est une réponse à ce qu'on peut d'ailleurs dire contre eux à cet égard.