—Lorsque j'ai besoin d'exercice, disait-il, je fais trois fois le tour de M. Gibbon.

Son ventre était surtout une chose à voir!... Il était enfin aussi burlesque qu'on peut l'être[132].

Mais Germaine ne l'avait pas vu ainsi: pour cette enfant toute âme et tout sentiment, une seule chose avait été visible parmi tout ce qui accablait M. Gibbon, c'était l'extrême plaisir que son père surtout trouvait à causer avec M. Gibbon; elle imagina un moyen de fixer pour toujours M. Gibbon près de ses parents, afin qu'ils pussent jouir de la société d'un homme qu'ils paraissaient autant aimer, et ce moyen était de l'épouser. Sans doute c'est une plaisanterie comique et qui d'abord porte à rire; mais on est profondément touché de cette bonté native, de cet instinct sublime de l'âme, qui, sans même deviner le sacrifice, ne voit que le bonheur à donner à ce qu'elle aime. Jamais je n'ai eu un sourire redoublé pour cette histoire, mais j'ai eu des larmes du cœur.

J'ai vu dans ce que ses enfants ont écrit de madame de Staël un mot charmant: c'est qu'elle a toujours été jeune et n'a jamais été enfant. Le seul fait qui caractérisa l'enfance chez elle était cette manie de faire des rois et des reines en papier, et de leur faire jouer la comédie ou la tragédie, mais en cachette, car sa mère était sévère sur ce point; et la pauvre Germaine ne pouvait se livrer à ce plaisir qu'avec un mystère qui redoublait le charme pour l'enfant... C'est de là que lui est demeurée cette manie de tourner dans ses doigts un petit morceau de papier ou bien une branche de feuillage.

Dans le salon de madame Necker, Germaine y était encore à seize ans comme si elle n'en eût eu que six. Un petit tabouret de bois était à côté du fauteuil de sa mère: c'était là que la pauvre enfant était contrainte de s'asseoir, et de se tenir droite comme si elle eût porté un collier de fer. Dès qu'elle entrait, une particularité assez singulière c'est qu'il se rendait près d'elle cinq ou six vieilles têtes qui lui parlaient avec une déférence qu'elles n'avaient pas ailleurs avec une personne de vingt-cinq ans. Une fois, un témoin raconte que l'un de ces hommes au regard profond, au rare sourire, au front élevé et penseur, s'approcha de la jeune fille de onze ans, et lui prenant les mains les garda longtemps dans les siennes en lui parlant avec un sérieux et un plaisir évidemment sentis: cet homme était l'abbé Raynal; les autres étaient Thomas, Marmontel, le baron de Grimm et La Harpe. À table, où elle dînait toujours, elle ne parlait jamais, mais elle écoutait avec une attention tellement active qu'il était impossible de ne pas dire: Cette jeune fille sera quelque jour une personne supérieure.

Une particularité assez remarquable, c'est que madame Necker, avec sa rigidité et son abnégation de tout, ait été aussi facile pour le spectacle et pour le monde relativement à sa fille... Mademoiselle Necker voyait chez sa mère non-seulement beaucoup de monde, mais des hommes dont la conversation forte et puissante avait bien de quoi donner à l'esprit d'un enfant une nourriture trop substantielle; celui de madame de Staël n'en fut que plus actif et plus tôt développé. Cette liberté accordée à son esprit fut précisément ce qui lui fit prendre un essor si prématuré: elle composait des portraits, des extraits, faisait des sortes de feuilletons en revenant du spectacle. Ses lectures étaient pour elle autant de drames en action. Clarisse et son enlèvement avaient été un événement de sa jeunesse, et c'est sûrement elle qui chargea quelqu'un qui partait pour l'Angleterre de ses compliments pour miss Howe: aussi une de ses amies les plus chères, madame Rilliet-Huber, dit-elle fort spirituellement que ce qui amusait le plus madame de Staël était ce qui la faisait pleurer.

Mais cette manière de traiter à la fois le corps et l'âme devint funeste à sa santé. Elle souffrit, et bientôt elle fut hors d'état de continuer ses études: elle avait alors quatorze ans. Les médecins consultés déclarèrent que la campagne pouvait seule lui rendre la santé. M. Necker l'y fit conduire, et madame Necker, privée de ce pouvoir qu'elle exerçait sur sa fille, trouva un tel désappointement dans cette privation que, ne regardant plus sa fille comme son ouvrage, elle abandonna la direction immédiate de son éducation et la remit à M. Necker.

Ce fut à Saint-Ouen que mademoiselle Necker alla reprendre la santé que sa mère lui faisait perdre dans cette éducation studieuse qui la tuait; là, une vie toute poétique succéda à celle mortellement ennuyeuse qu'elle menait dans le salon de sa mère. Mademoiselle Huber et elle, vêtues en nymphes ou en muses, parcouraient les beaux ombrages de Saint-Ouen en déclamant des vers, et lisant de cette belle prose des contemporains de mademoiselle Necker; elle-même composait des drames, qu'elle jouait ensuite avec mademoiselle Huber.

Ce fut alors que M. Necker put apprécier véritablement le charmant esprit de sa fille. Idolâtrant son père, mademoiselle Necker lui ouvrait tous les trésors de son cœur et de son esprit pour charmer ses loisirs toutes les fois qu'il venait auprès d'elle. Ces entretiens étaient charmants, mais ils changeaient de nature aussitôt que madame Necker arrivait en tiers; elle le comprit et le sentit, surtout... et ce ne fut pas une des moindres raisons qui les lui firent prendre dans une sorte d'éloignement. M. Necker avait sans doute pour sa femme une profonde admiration et un grand amour; mais il est de fait que sa fille, avec son imagination brillante et son esprit fécond et rapide, lui donnait plus de plaisir dans la conversation que madame Necker ne le pouvait faire avec le flegme toujours égal qui réglait ses moindres démarches ainsi que ses paroles...

Des amis communs de ma mère et de madame Necker m'ont raconté tout ce qu'il y avait de comique dans la façon dont se tenait madame de Staël dans le salon de sa mère avant son mariage. Elle craignait madame Necker, dont la physionomie naturellement sévère et sérieuse condamnait tacitement toutes les fautes de sa fille, qu'elle affectait de ne jamais reprendre autrement depuis son séjour à Saint-Ouen. Mademoiselle Necker alors se réfugiait derrière son père, comme dans un lieu de paix et de sûreté. Mais il arrivait bientôt qu'un homme d'esprit engageait une discussion; alors on voyait la tête de mademoiselle Necker qui s'avançait, et ses yeux si admirables dans leur regard, même au repos, briller comme deux étoiles dès qu'elle entendait une discussion intéressante; et tout aussitôt elle y venait prendre part. Elle quittait le lieu de sa retraite pour mieux écouter d'abord; ensuite elle répondait; la discussion s'engageait, et la lutte était établie pour le reste de la soirée.