La jalousie de madame Necker n'était pas positive; mais il est de fait qu'elle était jalouse de sa fille, dans la crainte de perdre les affections de son mari, qui paraissait se plaire plus dans sa conversation que dans la sienne. Ce charme de la conversation était le seul qui existât depuis longtemps dans l'intérieur de M. et madame Necker. Celui-là détruit, que devenait le reste? Aussi, lorsque M. Necker jouissait avec bonheur de l'esprit ravissant de sa fille, madame Necker en éprouvait involontairement une jalousie que peut-être elle ne s'avouait pas, mais qui n'en existait pas moins[133].

Avec cet esprit brillant et lucide, mademoiselle Necker avait une extrême bonté, qui adoucissait l'âpreté d'un jugement quelquefois trop rapide; jamais cependant elle ne fut amère dans ce qu'elle disait sur un individu, même en hostilité avec elle. Elle fut malheureuse; et le malheur, loin de l'aigrir, développa en elle de nouveaux germes de bonté, ainsi qu'il arrive toujours aux âmes nobles et grandes.

Pendant sa jeunesse, elle fut constamment captivée par le charme de la causerie: une personne spirituelle était pour elle une personne tout de suite à part des autres. Le salon de madame Necker, où sa fille avait introduit une conversation plus facile et plus gaie, fut le premier théâtre où madame de Staël fit preuve de cet admirable talent pour la parole qu'elle possédait au plus haut degré, et que son père rendit parfait en lui donnant des avis, qu'elle suivit avec respect et amour, comme tout ce qui venait de lui.

Elle avait eu pendant quelque temps la tentation d'être poëte: elle l'était par l'imagination; mais ses essais dans le drame lui firent comprendre que son talent n'était pas poétique.

Son premier ouvrage est peu connu; on croit assez généralement que c'est sur Rousseau, tandis que ce sont trois nouvelles. Ce genre avait été mis à la mode par Arnaud et madame Riccoboni; mademoiselle Necker le perfectionna, et elle fit trois nouvelles remplies d'intérêt et surtout de sensibilité. Puis vinrent les Lettres sur Rousseau. À leur apparition il y eut un étonnement général. Mademoiselle Necker n'avait que vingt ans, et cet ouvrage était vraiment prodigieux. Il précédait, d'ailleurs, l'époque de la Révolution, époque qui fit madame de Staël ce que nous l'avons connue. Lorsqu'elle écrivait ses Lettres sur Jean-Jacques, elle n'avait encore traversé aucune des tempêtes qui ont bouleversé sa vie. Il règne même dans cet ouvrage une sorte de calme et de sérénité qui est ensuite étrangère aux ouvrages qui suivirent. La douleur devait révéler le génie de madame de Staël.

On a beaucoup parlé de la figure de madame de Staël; je ne conçois pas qu'il y ait eu jamais une seule voix qui se soit élevée pour dire qu'elle était laide. Des yeux admirables, des épaules, une poitrine, des bras et des mains à servir de modèle, en voilà certes bien assez pour accompagner le plus étonnant talent: aussi le nombre des aspirants à la main de mademoiselle Necker fut-il grand; mais le choix était difficile. Madame Necker ne voulait qu'un protestant; M. Necker voulait un homme intact de tous points, et leur fille désirait rencontrer un homme avec lequel ses goûts fussent en rapport. Il y avait là dedans bien des intérêts à concilier; tous ne pouvaient être remplis. Mademoiselle Necker le comprit avec cette bonté de cœur qui presque toujours dans sa vie lui fit sacrifier son intérêt personnel; et lorsque M. le baron de Staël, ambassadeur de Suède, se présenta pour obtenir sa main, elle y consentit, parce que ce mariage convenait surtout à ses parents. Le baron de Staël était protestant; il était ami de Gustave III, d'une haute et belle naissance, d'une loyauté parfaite, et professant pour elle une profonde admiration.

J'ai beaucoup connu M. de Staël; il venait habituellement chez ma mère, et je le voyais journellement chez mon tuteur M. Brunetière; dont il était, à l'époque où je l'y rencontrai, l'ami et surtout l'obligé.

M. de Staël était beau, mais beaucoup plus âgé que mademoiselle Necker: c'était déjà une grande dissemblance entre elle et lui; mais il avait peu d'esprit, et je n'ai jamais compris cette union par cette seule raison, qui pour madame de Staël devait être immense.

C'était surtout dans son salon qu'elle dut souvent regretter d'avoir un auxiliaire aussi peu à elle. Ambassadrice, maîtresse d'une grande fortune, femme supérieure et parfaitement spirituelle, madame de Staël dut comprendre la vie sociale comme elle la comprit en effet. La vie de conversation devint pour elle un besoin; naturellement bienveillante et prévenante, elle inspirait facilement de l'amitié: aussi a-t-elle eu beaucoup d'amis.—Aussitôt qu'elle fut mariée et que le roi de Suède (Gustave III) eut promis de laisser M. de Staël ambassadeur en France aussi longtemps qu'il le voudrait, madame de Staël, libre alors d'assurer ses relations, en forma de choix qui devaient embellir sa vie; mais avant d'arriver à ce bonheur, elle devait éprouver bien des déceptions, recevoir bien des blessures. Que d'ingrats elle a faits!

Le moment où elle parut dans le monde était propice au projet formé par elle d'avoir, non pas une académie ni un bureau d'esprit chez elle, mais un lieu de réunion où chacun se rencontrerait avec plaisir, sûr de s'y retrouver le lendemain. Cette vie intime n'avait pas encore de répulsion dans son sein pour exclure la paix, ainsi qu'elle le fit plus tard lorsque les discussions politiques devinrent les maîtresses envahissantes de tous les salons de Paris: à l'époque du mariage de mademoiselle Necker[134], au contraire, on discutait, et les esprits lumineux comme celui de madame de Staël trouvaient un grand charme à entrer en lice et à soutenir quelques-unes de ces thèses qui ont placé madame de Staël, quelques années plus tard, au rang des premiers publicistes de l'Europe.