Madame de Staël n'avait aucune malveillance pour les femmes, mais elle n'aimait pas leur société, et cela était simple: on le conçoit surtout lorsqu'on l'a connue. Facile, et même entraînée par l'attrait que lui inspirait une personne qu'on lui présentait, elle ne tardait jamais à tendre la main en signe de pacte d'amitié aussitôt qu'on lui plaisait, et cela était prompt, car son jugement ne voulait aucun délai.
—Un jour ou dix ans, disait-elle à madame Necker de Saussure, voilà ce qu'il faut pour connaître les hommes; les intermédiaires sont trompeurs.
À l'époque de l'Assemblée des Notables, tout ce que la France avait de remarquable comme talent militaire, littéraire ou savant, se levait en foule pour assister au grand drame qui se préparait; toute la jeune France de l'époque précédente, c'est-à-dire celle de la guerre d'Amérique, revenue du Nouveau-Monde avec les idées de liberté qui germaient en leur âme, était arrivée à ce point de sacrifier sa vie pour la régénération de la patrie... de la patrie avilie par une suite de jours corrompus sous un long règne sans gloire, et résolue à donner des preuves des sentiments du dévoûment qu'ils consacraient au pays.
De ce nombre étaient une foule de grands noms: c'étaient Mathieu de Montmorency, Alexandre et Charles de Lameth, Charles de Noailles[135], le marquis de Clermont-Tonnerre, le comte Louis de Narbonne, M. de Talleyrand, M. de Voyer d'Argenson, Lally-Tollendal, l'abbé de Montesquiou, et le marquis de Montesquiou... et puis venaient les hommes à la tête et au courage de lion, au cœur de feu, au caractère de bronze, comme Barnave, Vergniaud, Buzot, Guadet, et tant d'autres qui ne sont plus, mais qui jamais ne seront oubliés.
Madame de Staël forma sa société, non-seulement à l'époque de son mariage, mais dans les années qui suivirent, et qui furent pour elle une mine où elle put choisir les esprits qui lui convenaient; le comte Louis de Narbonne fut distingué par elle comme l'esprit le plus charmant de cette époque où il fallait en même temps prouver qu'on avait de l'esprit, de la loyauté dans les relations, de la fidélité dans le commerce de la vie, et cette sûreté dont on ne s'occupait même pas attendu qu'elle était obligatoire. M. de Narbonne remplissait à ravir toutes les conditions voulues par le monde d'alors; sa grâce légère et tout aimable avait fait dire de lui qu'il était léger en tout. Cela n'est pas vrai: il avait du cœur, et une âme profondément aimante pour ceux qu'il aimait; son affection n'avait rien de banal. Madame de Staël a eu à s'en plaindre, m'a-t-on dit; cela m'étonne beaucoup, car M. de Narbonne, je le répète, avait une âme élevée et un cœur dévoué: que ne fait-on pas avec de telles qualités[136]?
Les autres amis de madame de Staël étaient alors M. de Clermont-Tonnerre, Mathieu de Montmorency, les Lameth, Barnave et les hommes de talent de l'époque, qui étaient admis dans son salon, ainsi que les gens dont l'esprit apportait un charme de plus à ces réunions plus regrettables pour ceux qui ne les ont pas entendues, qu'aucune de ces conversations du siècle de Louis XIV que j'ai entendu bien souvent regretter.
C'était en effet une ravissante chose qu'une conversation entre madame de Staël et des hommes tels que Vergniaud, Mirabeau, Barnave, Cazalès, et une foule de talents oratoires: le choix seul est embarrassant... Madame de Staël devait jouir de ces sortes de combats, car son esprit, tout étincelant de feu et de lucidité, était bien fait pour briller comme un météore au milieu de toutes ces merveilles du talent; elle avait elle-même un intérêt puissant à suivre la marche des événements qui se pressaient en foule autour de cette malheureuse France que madame de Staël aimait autant, et même plus, que sa propre patrie.
—J'aime la France, me disait-elle un jour, je l'aime avec une telle passion, que si le premier Consul m'ordonnait une bassesse pour y demeurer, je crois que je la commettrais!...
Mais elle se trompait en disant cette parole; car son âme était trop élevée pour comprendre seulement ce qui n'eût pas été la plus noble et la plus généreuse pensée. Sa vie entière l'a prouvé. Madame de Staël est en tout une femme à part.
J'ai déjà dit qu'elle n'aimait pas la société des femmes chez elle, et je le comprends. Madame de Staël concevait de grandes choses; sa parole avait un retentissement éclatant lorsqu'elle parlait sur un des grands sujets qui alors occupaient l'Europe. Sa conversation n'avait rien d'attrayant pour les autres femmes, et elle-même, sachant ne produire aucun effet sur elles, éprouvait pour les personnes qui l'écoutaient alors cette sorte de répulsion qui est bien naturelle certainement, lorsqu'elle est produite par l'effet que j'ai signalé. Madame de Staël bornait donc sa société à fort peu de femmes qu'elle avait connues chez sa mère, et dont l'attrait, le caractère, lui plaisaient, comme la duchesse de Grammont, madame de Lauzun, madame de Beauveau, madame de Poix, dont l'esprit ravissant formait à lui seul tout l'attrait d'une famille... Ensuite madame de Staël voyait beaucoup de femmes à cette époque, comme ambassadrice de Suède, mais qu'elle ne regardait pas comme sa société intime: le nombre en est grand; c'est ainsi que beaucoup de femmes disent aujourd'hui: J'allais chez madame de Staël; et lorsqu'en 1815 ces mêmes femmes se nommaient à madame de Staël et voulaient la contraindre à la reconnaître, madame de Staël, toujours naturelle et charmante, répondait négativement à toutes les grâces et à toutes les prévenances qu'elles lui apportaient avec d'autant plus de naïveté que ces mêmes femmes, devenues depuis vingt-cinq ans laides et vieilles, ne lui présentaient que des femmes ennuyeuses dont la jeunesse et la beauté ne fardaient plus la nullité.