C'était surtout lorsqu'il n'y avait que huit ou dix personnes dans le salon de madame de Staël, qu'il fallait l'entendre et même la voir... C'est alors qu'elle était pleine de charme; ses manières étaient parfaitement simples; et dans ces mêmes manières il régnait une telle insouciance apparente, que même les plus insignifiants personnages se trouvaient à l'aise. Que de fois j'ai entendu des femmes plus qu'ordinaires dire après avoir entendu et vu madame de Staël pour la première fois:
«Ce n'est que cela? en vérité, j'en dirais bien autant!» Rien ne déplaisait autant à madame de Staël que les choses arrangées; elle aimait l'imprévu en toutes choses. Cela s'accorderait peu, en apparence, avec l'esprit d'ordre qu'elle portait dans la vie matérielle, et pourtant cela était. Ce qu'elle imposait, et sa loi était douce, c'était une grande liberté sans licence, la demande faite par elle-même de se regarder chez elle comme si on était chez soi.—Travaillez, disait-elle à monsieur de Clermont-Tonnerre, travaillez à vos belles lois!
Et M. de Clermont-Tonnerre, charmé et séduit par cette personne si captivante, suspendait jusqu'à sa pensée pour dévorer la sienne.
Madame de Staël avait une grâce toute à elle dans ses mouvements. Je l'ai souvent observée, et j'ai trouvé, je crois, la raison de cette aisance dans la conviction qu'elle développait en elle une grande partie de ses avantages. Ses bras et ses mains, ses épaules, son port de tête, gagnaient beaucoup à être agités tandis qu'elle parlait, et, comme toutes les femmes, elle ajoutait cette manière de plaire aux yeux, au charme captivant de la parole dans une telle bouche!... On a prétendu que souvent elle était presque assoupie. Cela est vrai, et avait lieu surtout lorsqu'elle était chez elle au milieu de plusieurs personnes qui lui déplaisaient ou plutôt qui ne lui plaisaient pas, différence immense: alors elle se recueillait, elle rentrait en elle-même. Mais arrivait-il une personne aimée, ou seulement qui l'intéressât: alors ses paupières pesantes se relevaient instantanément avec une rapidité venant de l'âme; le feu éclatait aussitôt dans son regard, qui s'allumait pour annoncer une noble pensée, ou bien une parole du cœur.
Elle se mettait fort mal; je n'ai jamais pu en deviner la cause, parce qu'elle avait trop d'esprit dans tout ce qui regardait la vie habituelle, pour ne pas suivre assez régulièrement la mode, et obéir par-là à la parole parfaitement juste de M. le cardinal de Bernis: La mode est notre souveraine et le sera toujours,
....La suivre est un devoir, la fuir un ridicule, etc.
et il est de fait que madame de Staël se mettait ridiculement; mais cela tenait à sa nature: elle attachait si peu d'importance à ces choses, que, peu de temps après son mariage, faisant des visites, elle trouva que le bonnet qu'elle portait lui faisait mal à la tête, elle l'ôta et le tint à côté d'elle dans sa voiture. Arrivée chez la personne où elle allait, qui, je crois, était la princesse d'Hénin, madame de Staël monta chez elle sans remettre son bonnet, et cela sans affectation, tout naturellement, et sans une prétention qui eût été ridicule. Pour madame de Staël, la véritable existence, sa vie, à elle, était celle du cœur.
Le salon de madame de Staël, en 1789, comme en 1795, en 1800 et en 1814, c'était elle-même. Rien qu'elle n'y apparaissait: elle neutralisait tout avec une si grande supériorité, qu'à côté de sa voix, toutes faiblissaient et tout devenait inerte et pâle. Cependant, elle ne neutralisait pas avec intention; elle s'emparait de la parole lorsque le sujet lui plaisait, et elle allait avec une naïveté sublime qui inspirait à nous autres, pauvres simples qui l'écoutions, une telle admiration, que le silence lui répondait seul presque toujours.
À propos de cet esprit qui chez elle n'était qu'une partie de son génie, il me revient à la pensée une histoire qui prouve l'opinion d'elle-même sur son esprit et sur la force qu'elle pouvait lui donner pour qu'il agît vivement comme action.
C'était pendant le séjour à Coppet. M. Necker avait envoyé chercher à Genève madame Necker de Saussure, sa nièce, avec ses enfants. La voiture de M. Necker, conduite par son propre cocher, eut le malheur de verser sur le chemin de Coppet, et madame Necker donna ce motif pour excuser son retard à madame de Staël qui était venue au-devant d'elle. En l'écoutant, madame de Staël pâlit, s'arrête... et lui dit: