—Vous avez versé avec vos enfants?

—Oui.—Comment êtes-vous venus?—Mais dans la voiture de votre père.—Eh! je le sais... mais qui donc vous menait?—Richel[137].—Ah! mon Dieu! Richel!... Ah! mon Dieu! il aurait pu verser mon père, et à son âge!... Quant à vous, à celui de vos enfants... ce n'est rien. Tout se raccommode... Mais mon père! avec sa taille! sa grosse taille!...

Et se lançant à la sonnette et sonnant à tout rompre, elle donne ordre de faire venir Richel à l'instant...

Il dételait. Il fallut attendre.

Pendant ce peu de temps, elle fut dans la plus violente agitation... elle était tour à tour pâle et pourpre... de grosses larmes coulaient de ses yeux... Il était évident qu'elle souffrait beaucoup... de temps en temps on l'entendait prononcer quelques mots qui révélaient toute son inquiétude soulevée par le danger auquel l'imprudence d'un cocher exposait son père.

—Verser!... là... dans un fossé... y demeurer peut-être la nuit entière!... appeler... inutilement peut-être!... Ah! mon Dieu!...

Et elle reculait alors comme devant un spectre, une image terrible...

Enfin, Richel arriva; c'était un homme simple, mais bon, et dévoué à M. Necker et à sa fille comme les esclaves l'étaient jadis à leurs maîtres, mais du reste stupide. On conçoit le plaisant de la conversation qui dut suivre dès que Richel fut dans l'appartement. Madame de Staël était parfaitement bonne avec ses inférieurs; mais en ce moment un sentiment si passionné la dominait qu'elle n'était plus elle-même. Aussitôt que Richel fut dans la chambre, elle alla droit à lui, marchant avec une dignité froide en apparence qui démentait le mouvement de son sein. Elle ne pouvait parler... Sa voix était tremblante et étouffée.

—Richel, dit-elle à l'homme, vous a-t-on dit que j'avais de l'esprit?

Richel ouvrit d'énormes yeux.