—Richel, savez-vous que j'ai de l'esprit, vous dis-je?
Richel devint encore plus muet qu'habituellement.
—Eh bien! apprenez donc que j'ai de l'esprit... beaucoup d'esprit... prodigieusement d'esprit... Eh bien! voyez-vous, tout l'esprit que j'ai, je l'emploierai à vous faire enfermer pour le reste de vos jours dans un cachot, si jamais vous avez le malheur de verser mon père.
Madame Necker de Saussure a par la suite bien souvent cherché à l'égayer par le souvenir de cette aventure; mais madame de Staël, si facile à rire d'elle-même, ne put jamais donner un sourire à l'histoire de Richel... Alors la colère et l'émotion revenaient de nouveau l'animer.
—Et de quoi voulez-vous donc que je menace, disait-elle tout émue, si ce n'est de mon pauvre esprit[138]?...
Son père était pour elle autre chose qu'un père: c'était un culte..... un amour qui n'avait aucun nom... c'était comme pour Dieu!... Aussi, lorsqu'en 1788 M. Necker fut rappelé au ministère, quelque danger qu'il y eût, madame de Staël en fut heureuse, parce que la gloire de son père allait en recevoir un nouveau lustre... Cependant il y avait péril; M. Necker lui-même ne voyait sa nomination qu'avec une sorte de crainte, et ce ne fut que par honneur qu'il accepta en 1781. Lors de sa retraite, il était certain de faire beaucoup de bien, et laisser là le pouvoir au moment où son usage allait être utile lui causait une vive peine. Mais les temps étaient bien changés.—L'archevêque de Sens avait détruit tous ses plans, tout était bouleversé: aussi, lorsque sa fille vint lui annoncer à Saint-Ouen qu'il était nommé ministre:
—Ah! s'écria-t-il, que ne m'a-t-on donné ces quinze mois de l'archevêque de Sens!... Maintenant il est trop tard.
Il venait alors de publier son ouvrage sur l'importance des opinions religieuses. Le jour où il parut, madame de Staël parlait de cet ouvrage le soir chez elle avec un talent qui fit dire à Mathieu de Montmorency:
—Nous devons remercier M. Necker d'avoir fait un ouvrage qui inspire de si belles choses à sa fille.
Madame de Staël n'était pas aimée de la Reine, et je ne sais pas pourquoi. Il y avait dans madame de Staël une telle supériorité, que la Reine ne pouvait admettre une rivalité d'esprit,... de beauté, encore moins: comment se trouvaient-elles donc en contact? Je l'ignore; mais le fait est que la Reine avait pour elle plus que de l'indifférence. Ce qui prouve la bonté inépuisable du cœur de madame de Staël, c'est que la Reine a trouvé en elle au jour du malheur un appui, un défenseur, une amie grande et généreuse...